Le jour où l'Organisation mondiale de la santé a classé l'épidémie d'Ebola Bundibugyo urgence de portée internationale, la gravité était déjà là : des centaines de cas suspects, des dizaines de morts, rapporte New York Times. À la déclaration, le ministère de la Santé faisait état de 246 cas suspects et 80 décès dans la seule Ituri, un bilan provisoire qui n'a cessé de monter depuis. Mais l'essentiel s'était joué avant, dans le silence des semaines précédentes, quand le virus tuait sans que personne ne donne l'alerte.
Le professeur Jean-Jacques Muyembe, directeur de l'Institut national de recherche biomédicale, n'a pas cherché à minimiser. " Notre système de surveillance n'a pas fonctionné ", a déclaré ce virologue qui a géré, en un demi-siècle, seize épidémies d'Ebola avant celle-ci, cité par le média américain. Les premiers symptômes d'un infirmier décédé à Bunia remontaient au 24 avril. Il aura fallu près de six semaines pour la confirmation officielle.
Le retard a d'abord été technique. Le dispositif de diagnostic disponible sur place ne savait reconnaître qu'une seule forme du virus, la souche Zaïre, la plus fréquente dans le pays. Face à Bundibugyo, il rendait des résultats négatifs, épidémie après épidémie de fièvre hémorragique pourtant visible au chevet des malades. Ce sont les échantillons remontés à Kinshasa qui ont tranché : à l'INRB, d'autres techniques ont identifié le bon virus, et vite. Sur treize échantillons, huit étaient positifs. Le professeur Muyembe le dit sans ambages : le laboratoire de Bunia " aurait dû envoyer les échantillons directement à l'INRB dès les premiers signes de fièvre hémorragique ".
Là est le paradoxe le plus cruel. La RDC a multiplié ses laboratoires ces dernières années, passant de deux à quarante-deux. La capacité existait. " Justement, c'est ce qui n'a pas fonctionné ", répond le virologue. Un réseau de laboratoires ne vaut que si le réflexe d'escalade suit, et ce réflexe a manqué. La machine était là, personne n'a tiré le signal.
Le reste tient à une chaîne de responsabilité rompue à chaque maillon. Pour Muyembe, la surveillance d'une épidémie n'est pas la seule affaire du ministère de la Santé : " Dans cette région, vous avez des députés, des sénateurs qui vont en vacances et qui sont au courant. Ils savent qu'il y a des morts et on ne dit rien. C'est l'irresponsabilité de tous. " Le terrain a fait le reste. L'épicentre, Mongwalu, est une ville minière d'or difficile d'accès en saison des pluies, où opèrent plusieurs milices et d'où les autorités sanitaires se tiennent souvent à distance, à Bunia, une trentaine de kilomètres plus au sud. L'OMS a décrit un " écart de détection de quatre semaines " entre les premiers symptômes du cas présumé initial et la confirmation en laboratoire, et rapporté la mort de quatre soignants en quatre jours dans un hôpital de Mongwalu.
Les conséquences de ce retard pèsent lourd. Il n'existe ni vaccin ni traitement homologué contre la souche Bundibugyo, dont le professeur Muyembe situe la létalité autour de 30 %, quand la souche Zaïre dépasse 80 %. Le suivi des contacts, déjà ardu, l'est plus encore parmi des populations déplacées par la guerre et des travailleurs venus des mines. Chaque semaine perdue au départ s'est traduite en chaînes de transmission qu'il a fallu ensuite rattraper une à une.
Le virologue refuse pourtant la panique, et il a ses raisons. Sur dix-sept épidémies vécues par la RDC, quinze ont été maîtrisées sans vaccin ni traitement, par les seules mesures de santé publique, rompre la chaîne de transmission, isoler, suivre les contacts, enterrer dignement. En 2012, à Isiro, la même souche Bundibugyo avait été contenue. Le pays sait faire. C'est bien ce qui rend l'épisode amer : le maillon faible n'était pas la science, ni l'expérience, ni même les laboratoires. C'était le fil qui devait porter l'alerte du chevet d'un malade de Mongwalu jusqu'à Kinshasa, et qui a mis un mois à le faire. Près de deux mois plus tard, alors que le bilan continue de s'alourdir, c'est ce fil-là qui reste à réparer.
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