La scène est devenue familière. Un officiel force la circulation, gyrophare allumé, plaque bâchée, escorte en tête. Le chef de l'État s'en indigne et menace de sévir contre les ministres pris en flagrant délit. La colère est légitime, la question l'est tout autant : que peut réellement faire un président pour punir un officiel qui le défie ? La réponse, dans les textes, est moins spectaculaire que le ton employé.
Commençons par les ministres, puisque ce sont eux qui ont été nommément menacés. La Constitution est nette. Le président nomme les membres du gouvernement et met fin à leurs fonctions, mais " sur proposition du Premier ministre " (article 78). Autrement dit, le chef de l'État ne peut pas, seul, signer la révocation d'un ministre parce qu'il roule sirène hurlante. Il peut l'exiger du Premier ministre, l'obtenir politiquement, mais l'acte appartient au chef du gouvernement. La menace présidentielle est donc réelle comme pression, incertaine comme pouvoir direct. Elle dépend d'un maillon qu'elle prétend commander.
Prenons ensuite l'infraction elle-même. Sanctionner un gyrophare interdit n'est, en droit, pas un acte présidentiel du tout. C'est une affaire de code de la route, appliqué par la Police nationale congolaise et, s'il y a délit, par le parquet. Le président n'est ni agent de circulation ni juge. La Constitution lui confie un rôle d'une autre nature : il est le garant du fonctionnement régulier des institutions (article 69), pas le distributeur des amendes. Un chef d'État qui doit personnellement menacer pour qu'une contravention soit dressée occupe une place qui n'est pas la sienne.
Le tableau ne change pas si l'on élargit aux autres officiels. Un gouverneur de province est élu par l'assemblée provinciale et répond devant elle, par la motion de défiance (article 198) ; le président ne le révoque pas d'un trait de plume. Un magistrat relève du Conseil supérieur de la magistrature, dont le président est le garant de l'indépendance, pas le supérieur hiérarchique (article 149). Les mandataires des entreprises publiques ont leur propre régime disciplinaire. Partout, le levier présidentiel est indirect, médié, partagé. Le pouvoir de punir, dans une République, n'est jamais concentré dans une seule main : c'est précisément ce qui la distingue d'autre chose.
Reste alors la vraie question, celle que le gyrophare dépose sur la table sans le vouloir. Est-ce même au président de faire cela ? Un chef d'État réduit à menacer nommément des ministres pour un fanion lumineux est un chef d'État qui se substitue à des institutions qui ne fonctionnent pas. Où est le Premier ministre, seul habilité à proposer la révocation qu'on réclame ? Où est le Parlement, qui peut interpeller et censurer un membre du gouvernement (article 90) ? Où est la justice, qui peut poursuivre l'infraction ? Où est la hiérarchie policière, qui a transmis le télégramme à tous les commandements provinciaux mais ne l'applique pas ? Chacune de ces institutions détient une part du pouvoir de sanction. Aucune ne l'exerce, et toutes attendent que le président le fasse à leur place.
Le girophare est petit. Ce qu'il révèle est grand. Un État en est réduit à gouverner par injonction présidentielle parce que ses institutions ordinaires ont cessé de sanctionner. Le signe le plus clair n'est pas la sirène : c'est que l'acte juridique promis en décembre 2025, celui qui devait enfin préciser quelles autorités ont droit à une escorte, n'a jamais été promulgué. La société civile l'avait pourtant prévenu dès décembre : " restaurer l'autorité de l'État commence par la fin des privilèges indus. " On légifère par communiqué, on punit par menace, on rappelle la règle une quatrième fois plutôt que de l'appliquer une première. Le problème n'est donc pas l'étroitesse du pouvoir présidentiel de punir. C'est que personne d'autre ne veuille exercer le sien. La vraie question n'est pas de savoir ce que le président peut faire pour sévir. Elle est de comprendre pourquoi tout un État attend qu'il le fasse seul.
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