En rejetant le protocole de désarmement des FDLR obtenu par Kinshasa, le Rwanda a opposé un refus immédiat à un texte qui promet la dissolution du groupe qu'il désigne comme la raison de sa présence militaire dans l'est de la RDC. Pour comprendre ce refus, il faut le replacer dans une histoire longue, celle d'une milice en déclin et d'un argument sécuritaire qui, depuis près de trente ans, survit à chacune de ses défaites.

Les Forces démocratiques de libération du Rwanda sont nées en 2000, formées d'anciens militaires et miliciens hutu impliqués dans le génocide de 1994 contre les Tutsi, réfugiés dans les Kivu après la victoire du Front patriotique rwandais. Kigali les décrit comme porteuses d'une idéologie génocidaire, ce que leur origine documente. Mais les FDLR de 2026 ne sont plus celles d'il y a vingt ans.

Leur déclin est établi. D'environ six mille combattants en 2008, le groupe est tombé à quelque mille quatre cents en 2015, une perte de près de 85 % de ses effectifs, selon la Small Arms Survey. Le Groupe d'experts de l'ONU décrit aujourd'hui une force résiduelle, vieillissante, fragmentée en trois factions rivales. Une telle milice n'a plus les moyens de menacer l'existence du Rwanda, dont l'armée compte parmi les plus aguerries de la région. Ce premier fait s'accorde mal avec l'idée d'une menace existentielle.

L'argument, pourtant, ne faiblit pas. Depuis 1996, chaque intervention rwandaise en RDC s'est faite au nom de la sécurité et de la lutte contre les génocidaires. En 1996, le Rwanda soutient l'AFDL qui renverse Mobutu. En 1998, il appuie le RCD. À partir de 2006, il est derrière le CNDP de Laurent Nkunda. En 2012, le Groupe d'experts établit qu'il commande et arme le M23, qui prend brièvement Goma. Depuis 2021, la même rébellion a refait surface avec, selon l'ONU, un appui et un contrôle rwandais. À chaque cycle, les FDLR sont citées, et à chaque cycle elles demeurent.

Les tentatives de régler leur cas autrement que par la guerre existent pourtant, et leur histoire est instructive. En mars 2005, à Rome, sous l'égide de la même communauté de Sant'Egidio qui parraine le protocole d'aujourd'hui, les FDLR condamnaient le génocide et renonçaient à la lutte armée. L'engagement resta lettre morte. En 2009, l'opération conjointe Umoja Wetu vit l'armée rwandaise entrer au Nord-Kivu aux côtés des FARDC contre les FDLR, avant de repartir en quelques semaines, sans que la menace disparaisse, et le CNDP puis le M23 lui succédèrent. En 2014 et 2015, des centaines de combattants se rendirent volontairement, 339 furent démobilisés et plus de mille dépendants regroupés dans des camps à Walungu, Kanyabayonga et Kisangani. Le processus échoua, notamment parce que la seule issue jugée acceptable, le retour au Rwanda, était refusée par des hommes qui redoutaient la prison, quand le cantonnement sur le sol congolais était écarté.

C'est précisément ce point que le protocole de 2026 tente de contourner, en prévoyant un désarmement et un cantonnement sans retour forcé au Rwanda. Ni la renonciation de 2005, ni la coopération militaire de 2009, ni la reddition de 2014 n'avaient mis fin à l'intervention rwandaise. Le refus opposé au texte de 2026 s'inscrit dans cette continuité.

À ce récit s'ajoutent les constats récents des Nations unies. Dans son rapport de juillet 2025, le Groupe d'experts estime que les engagements militaires rwandais dans l'est ne visaient pas prioritairement à neutraliser les FDLR, mais à conquérir des territoires et à consolider le M23. En 2024, il chiffrait à trois à quatre mille le nombre de soldats rwandais déployés en RDC, une présence sans commune mesure avec les effectifs résiduels des FDLR. La disproportion entre la menace invoquée et les moyens engagés nourrit, côté congolais et chez les experts onusiens, la lecture d'une milice qui sert d'abord de justification.

Kigali n'est pas sans arguments. Les FDLR portent bien un héritage génocidaire, leurs promesses passées n'ont pas été tenues, et le Groupe d'experts lui-même a documenté une coopération sur le terrain entre ces combattants et l'armée congolaise contre le M23. C'est sur ce fondement que le Rwanda récuse le protocole. Pour son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, il s'agit d'une manœuvre dilatoire, l'accord de Washington exigeant la neutralisation des FDLR et non une négociation avec elles. La porte-parole Yolande Makolo résume, " la mise en œuvre, c'est un démantèlement vérifiable, pas du théâtre ". Paul Kagame, lui, maintient que le différend tient à la sécurité et non aux minerais, assurant que si le Rwanda était au Congo pour ses ressources, il serait " cent fois plus riche " qu'aujourd'hui.

Reste le paradoxe, que l'histoire n'invente pas mais éclaire. Un groupe dont la force a fondu depuis vingt ans continue de justifier une intervention qui, elle, s'est amplifiée. Et chaque fois qu'un chemin vers son désarmement s'est ouvert, il n'a pas débouché sur le retrait rwandais. Que Kigali rejette le protocole le jour même de sa signature répète un schéma déjà vu.

Les faits ne tranchent pas les intentions, ils posent la question. Le mécanisme de suivi de l'accord de Washington dira si l'exigence rwandaise d'un désarmement vérifiable est une condition sincère, ou une barre déplacée à mesure que Kinshasa s'en approche. En attendant, l'est de la RDC reste occupé au nom d'une menace que les chiffres, eux, disent en recul.

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