L'auditorat militaire supérieur du Sud-Kivu a annoncé le lundi 27 juillet 2026 avoir identifié onze fosses communes dans les cités de Sange et de Luvungi, territoire d'Uvira. L'opération a été conduite avec la 33e région militaire. Le communiqué ne dit pas combien de corps s'y trouvent, et aucune exhumation n'a été menée. " Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes contre certains responsables de l'AFC/M23, notamment Bertrand Bisimwa et ses alliés, afin d'établir les responsabilités dans ces exactions ", déclare le colonel-magistrat Kumbu Ngoma, auditeur militaire supérieur. Des enquêtes ouvertes, pas des poursuites engagées.

Ce que l'État congolais peut faire de ces onze sites dépend d'une chaîne dont chaque maillon manque. Le pays comptait, lors du premier colloque international de médecine légale tenu à Kinshasa en juillet 2023, une vingtaine de médecins formés comme légistes, pour un cursus de médecine qui consacre vingt heures à cette discipline, selon le recteur de l'Université de Kinshasa Jean-Marie Kayembe. Le centre médico-légal des Cliniques universitaires de Bukavu, premier du pays, existait sur le papier depuis 2020 sans jamais fonctionner faute d'infrastructures. Il a ouvert le 6 décembre 2023, financé par le Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l'homme à hauteur de près de 70 000 dollars. L'unique outil médico-légal de la province a été payé par l'ONU.

La loi congolaise existe, et elle bute sur un tribunal

La République démocratique du Congo s'est dotée d'un instrument de réparation : la loi n° 22/065 du 26 décembre 2022, qui institue le Fonds national de réparation des victimes. Elle lui donne les moyens de son mandat à l'article 25 : " Les ressources du Fonds proviennent de(s) : subventions budgétaires ; 11 % de la redevance minière versée par les titulaires du titre minier d'exploitation. " Le financement est congolais, adossé aux mines.

Mais la même loi pose une condition à l'article 4 : " Le statut de la victime est constaté par une décision rendue au premier degré par le Tribunal de Grande Instance du lieu de la commission de faits. " Aucune famille de Sange ou de Luvungi ne peut donc faire reconnaître sa qualité de victime sans un tribunal de grande instance en état de siéger à Uvira. Or les juridictions de la ville sont restées paralysées pendant des mois. La justice militaire n'y est revenue que le 30 avril 2026, par une audience foraine du tribunal militaire de garnison, en présence du directeur de cabinet du ministre de la Justice, Gaston Osango : " C'est pour dire à la population d'Uvira et à nos compatriotes du Sud-Kivu que l'État est de retour et il ne les a jamais oubliés. " Le ministre provincial de la Justice, Faustin Mayani, y voyait " une audience symbolique qui marque un tourna[nt] décisif du retour de l'autorité de l'État à Uvira ".

Le Fonds, lui, n'apparaît nulle part dans l'opération du 27 juillet, alors que la loi lui confie l'identification des sites d'inhumation. Son partenariat avec le système des Nations unies, signé le 3 avril 2025 pour 12 034 067 dollars sur un an au bénéfice des deux Kivu, est arrivé à échéance le 3 avril 2026 et aucune reconduction n'a été rendue publique. À la signature, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka résumait la situation en une phrase : " Les besoins sont urgents et multiples, mais les réponses restent entravées. "

Sept mois, ou deux ?

La chronologie mérite d'être posée. L'AFC/M23 est entrée dans Uvira le 10 décembre 2025, quelques jours après la signature des Accords de Washington, et s'est retirée les 17 et 18 janvier 2026. Le gouvernement congolais retient pour cette période un bilan d'au moins 1 500 morts, environ 14 400 femmes victimes de violences sexuelles, 300 000 déplacés au moins et 12 000 enfants déscolarisés. Human Rights Watch, sur la base de 120 témoignages et davantage, a documenté 62 cas d'exécutions sommaires, 54 hommes, 2 femmes, 5 garçons et une fille, en précisant qu'ils ne représentent qu'une fraction du total. En février 2026, deux fosses de la ville d'Uvira avaient déjà livré 151 civils selon le gouvernement provincial, 121 au cimetière de Kavinvira et 30 dans un enclos à Kilomoni. Le compte rendu du Conseil des ministres du 27 février était explicite : " Des équipes spécialisées ont été déployées sur les différents sites afin de sécuriser les lieux et recouvrir les corps exposés. Toutefois, aucune exhumation officielle n'a encore été menée et l'identité des auteurs ainsi que celle des victimes demeure inconnue. "

Sept mois séparent l'occupation de l'annonce du 27 juillet, mais ce n'est pas le bon compte. La plaine de la Ruzizi n'a été rendue à l'autorité congolaise qu'en mai 2026, avec le retrait de l'AFC/M23. Le délai d'accès judiciaire réel est donc d'environ deux mois. Ce n'est pas la lenteur de la justice qui a retardé l'identification des sites, c'est l'absence de l'État sur le terrain.

Reste ce que vingt-six ans d'histoire locale ont appris aux habitants de la plaine. Le massacre de Katogota, dans le groupement d'Itara-Luvungi, remonte au 14 mai 2000 et a coûté la vie à 375 civils au moins, à quelques kilomètres des fosses annoncées cette semaine. Le président de l'association des victimes, Bagalwa Muhara Blaise, le formulait en mai : " Les plaies restent vivantes dans les cœurs des victimes et l'histoire demeure éternelle. " Aucune famille de Sange ou de Luvungi n'a été entendue sur les onze sites. Aucune organisation de la plaine ne s'est exprimée. Le premier point vérifiable ne sera ni un communiqué ni une déclaration de retour de l'État : ce sera le premier procès-verbal d'exhumation, avec un médecin légiste dedans.

À lire aussi

The post Sud-Kivu : onze fosses communes identifiées à Sange et Luvungi après le passage des troupes RDF/M23 appeared first on BETO.



Source : https://beto.cd/sud-kivu-onze-fosses-communes-sange-luvungi-justice-moyens/