Le coltan de Rubaya finance une guerre, et cette phrase est désormais documentée pièce par pièce : une production, un barème de taxes, un point de contrôle, un compte bancaire, des exportateurs nommés, des fonderies. Ce qui reste ouvert, c'est la question de savoir ce que la communauté internationale fait de ce dossier.
Ce que le site produit
Rubaya se trouve dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu. La coalition AFC/M23 en a pris le contrôle en avril 2024 et y a installé une administration parallèle.
Le Groupe d'experts des Nations unies estimait la production à environ 120 tonnes de coltan par mois en 2024. Son rapport de juin 2026 indique que l'exploitation des sites contrôlés autour de Rubaya s'est " considérablement intensifiée " en 2025, au-delà de cette estimation.
L'échelle mondiale se lit en deux mesures qui ne disent pas la même chose. Global Witness, dans une enquête d'un an publiée le 10 juin 2026, écrit que les mines de Rubaya produisent 15 % du tantale mondial, le métal tiré du coltan pour les condensateurs électroniques. Devant le Conseil de sécurité, le 22 juillet, le représentant permanent adjoint de la France auprès des Nations unies, Jay Dharmadhikari, est allé plus loin : " Le M23 contrôle 15 à 30 % de la production mondiale de coltan via le site de Rubaya, finançant ainsi son administration illégale, en violation totale de la souveraineté et de l'intégrité territoriale congolaises. "
Le prix humain de cette production, BETO l'a raconté à hauteur de puits, avec le récit de Grace Barata, creuseuse de trente-cinq ans restée vingt et une heures ensevelie sur le site de Luwowo : " Nous étions nombreux dans le même puits, que je décrirais comme une tombe. "
Ce que le mouvement prélève
Le rapport du Groupe d'experts décrit un dispositif fiscal complet, et non un pillage désordonné.
La taxe est de 4 dollars par kilo de coltan et de 2 dollars par kilo de cassitérite. Les transporteurs sont agréés par l'AFC/M23. Les convois passent par un point de contrôle établi à Mubambiro. Les paiements sont déposés sur un compte ouvert à l'Equity Bank au nom du coordonnateur financier provincial du mouvement.
Le produit de ce barème est estimé à environ 800 000 dollars par mois depuis mai 2024. Rapporté à l'année, cela représente près de dix millions de dollars prélevés sur un seul site minier, hors de toute comptabilité publique congolaise.
Ce dispositif a une adresse et un titulaire de compte, ce qui le rend saisissable par les régimes de sanctions. Le 23 février 2026, à Rubaya, un drone des FARDC a frappé un bâtiment où se trouvaient des dirigeants de l'AFC/M23 et tué le porte-parole militaire du groupe, selon le rapport du Secrétaire général de l'ONU du 19 mars. Le circuit financier, lui, n'a pas été interrompu.
Par où le coltan sort
À la sortie du territoire, ce sont des sociétés basées à Kigali qui réceptionnent et exportent.
Les experts onusiens citent deux noms, documents douaniers à l'appui : Rani Mining Ltd. a exporté plus de 84 tonnes de coltan provenant de Rubaya, et Kanzamin Limited au moins 70 tonnes en 2025.
Le volume global se lit dans les statistiques rwandaises. Les exportations rwandaises de cassitérite ont augmenté de 58 % sur l'année, passant de 4 859 à 7 700 tonnes, sans que la production nationale justifie une telle hausse. Le Groupe d'experts a adressé au gouvernement rwandais une demande d'éclaircissement le 2 avril 2026, et attendait toujours la réponse à la date de son rapport.
Global Witness a suivi la trajectoire au-delà de la frontière. L'organisation a établi que plus de 2 000 tonnes de coltan de conflit ont été écoulées, que les exportations rwandaises de coltan ont plus que doublé en trois ans, et que sept sociétés assurent 85 % de ces exportations. Ses entretiens avec des contrebandiers l'amènent à écrire qu'au moins cinq de ces sept sociétés achètent du coltan de conflit venu de RDC, revendu par des intermédiaires à des fonderies situées en Chine et au Kazakhstan. C'est dans ces fonderies que le coltan devient du tantale, puis des condensateurs. En amont de cette chaîne, dans le même Nord-Kivu, des enfants rejoignent des milices pour payer leur rentrée scolaire.
L'organisation vise aussi les systèmes censés empêcher ce trajet. Elle écrit que le mécanisme de traçabilité ITSCI, sur lequel s'appuient de nombreuses entreprises internationales pour garantir des chaînes d'approvisionnement sans conflit, sert à blanchir une large part du coltan passé en contrebande, et que les audits de la Responsible Minerals Initiative n'ont pas détecté ce coltan chez les fondeurs. Elle indique que ce minerai a pu se retrouver, à leur insu, dans les chaînes d'approvisionnement de grandes marques mondiales.
Ce que l'ONU demande
Le Conseil de sécurité a agi une fois en juillet. Il a adopté des sanctions contre huit individus et entités liés aux groupes armés qui déstabilisent l'est de la RDC, dont le M23, les FDLR et les ADF.
La France, devant ce même Conseil, en demande davantage. " Face à ce fléau, le Conseil doit utiliser les outils à sa disposition et soutenir l'application stricte des mécanismes multilatéraux existants. Cela passe par la mobilisation des groupes d'experts et des régimes de sanctions du Conseil, qui jouent un rôle précieux pour documenter les faits et enrayer le lien entre le pillage des ressources naturelles et le financement des acteurs du conflit ", a déclaré Jay Dharmadhikari le 22 juillet. Paris cite quatre instruments à renforcer : le Processus de Kimberley, les mécanismes de l'OCDE, ceux de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, et l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives. Il y ajoute la responsabilisation du secteur privé, et rappelle que l'Union européenne a interdit l'importation d'or soudanais.
Le diplomate a conclu sur le principe que Kinshasa met en avant durant sa présidence du Conseil : " La souveraineté de chaque État sur ses ressources naturelles est un principe fondamental. Celles-ci doivent être mises au service du développement durable et équitable des populations. "
Ce que ces demandes ne comportent pas est également lisible. Aucune mesure ne vise nommément les sociétés exportatrices identifiées par les experts et par Global Witness. Aucun mécanisme de traçabilité n'a été suspendu après le constat qu'il servait à blanchir le minerai. Et le gouvernement rwandais n'a pas répondu à la lettre du 2 avril.
Du côté congolais, aucune administration ne publie de chiffre des volumes sortis de Rubaya depuis avril 2024, ni d'estimation du manque à gagner fiscal. L'État a perdu l'accès au site ; il n'a pas pour autant produit le décompte de ce qu'il y perd.
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Source : https://beto.cd/rubaya-coltan-production-export-kigali-onu-sanctions/
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