Le 14 juin 2024, l'institut congolais Ebuteli publiait une analyse des massacres commis dans cinq villages de trois territoires de l'Est entre le 2 et le 13 juin, plus de 150 civils tués dans une zone jusque-là épargnée. Son chercheur spécialiste des ADF, Ildefonse Paluku Bwakyanakazi, en donnait l'explication : " Ces bombardements ont poussé les rebelles à se disperser vers plusieurs zones. Une faction s'est dirigée dans la région nord-ouest de la commune rurale de Mangina, qui n'était pas protégée, et où ils ont pu commettre cette série de massacres ".

Le 2 juillet 2026, deux ans et un mois plus tard, le vice-Premier ministre de l'Intérieur Jacquemain Shabani ouvrait à Kisangani la première réunion de sécurité réunissant les cinq provinces désormais concernées par les ADF : Nord-Kivu, Ituri, Tshopo, Haut-Uele et Bas-Uele. Entre les deux dates, le groupe affilié à l'État islamique s'est installé là où il n'était pas.

Ce que les chercheurs avaient écrit, et quand

Le mécanisme décrit en juin 2024 n'était pas une hypothèse isolée. Le 28 janvier 2026, Ebuteli et le Groupe d'étude sur le Congo, hébergé au Center on International Cooperation de l'université de New York, publiaient un rapport consacré à l'irruption des ADF dans les territoires d'Irumu, Mambasa et Lubero. Le document part d'un constat de déplacement : après près de trois décennies d'ancrage autour de Beni, le groupe s'est redéployé vers l'Ituri et le nord du Nord-Kivu à la suite de l'opération Shujaa, lancée en 2021 avec l'armée ougandaise. Le rapport lie ce mouvement à un changement de méthode : la violence de masse contre les civils y est devenue une stratégie centrale de survie, de contrôle et de recrutement, dans des zones où le groupe ne disposait d'aucun réseau local durable.

Le même rapport pointe la faible coordination entre les FARDC et les UPDF comme une limite de la capacité de l'État, et rattache historiquement les mouvements des ADF et l'intensification des massacres aux offensives militaires. La conclusion opérationnelle tenait en une ligne : là où l'on frappe, le groupe part ; là où il arrive, personne ne l'attend.

Cinq mois séparent ce rapport de la table ronde de Kisangani. Vingt-cinq mois séparent l'analyse de juin 2024 de la même table ronde.

Ce que ces mois ont coûté, en chiffres

L'Institut d'études de sécurité a publié le 1er juin 2026 un décompte de la période. Pour le seul mois de mars, 544 enlèvements ont été enregistrés à Mambasa, dont plus de 400 attribués aux ADF, avec des rançons demandées entre 2 500 et 10 000 dollars par victime. Le village de Muchacha, attaqué le 11 mars, est resté occupé jusqu'au 23 mars : le bilan est passé d'au moins 17 civils tués à 67. Le 14 mars, sept soldats des FARDC et un commandant tombaient dans une embuscade. Début avril, le raid de Bafwakoa faisait plus de 70 morts civils. Environ 200 otages ont été libérés d'un camp installé sur la rivière Epulu. En mai, une seule semaine a fait au moins 50 victimes, et les attaques de Mangina et Mambasa ont prolongé la série en juillet.

L'analyse de l'ISS, signée par Nirvaly Mooloo, tire de ces chiffres une évaluation du dispositif : après cinq ans d'efforts conjoints entre Kinshasa et Kampala, les zones reprises sont régulièrement réinfiltrées en quelques semaines, et les ADF ont abandonné les bastions fixes au profit d'opérations mobiles et décentralisées, avec une succession interne prévue à l'avance qui permet un remplacement rapide du commandement. Sa formule est directe : " les opérations militaires seules ne peuvent enrayer une économie de l'enlèvement, le recrutement forcé et les défaillances de gouvernance ". Kinshasa et Kampala ont réévalué Shujaa au début de juillet.

La dispersion a franchi une nouvelle limite en juillet. Le 14 juillet, plus de 10 000 civils avaient quitté leurs villages pour Watsa et Wamba, dans le Haut-Uele, sous la progression du groupe. Ce n'est plus l'Ituri, ce n'est plus le Nord-Kivu : c'est une province qui n'entrait dans aucune cartographie opérationnelle des ADF il y a trois ans.

Le plan régional existe depuis quatre semaines

La réunion de Kisangani, du 2 au 4 juillet, a produit un plan à trois piliers, présenté le 7 juillet par le gouverneur militaire de l'Ituri, le général Gaby Kasongo Ngoy : accélération du partage de renseignement militaire entre provinces, meilleure coordination des opérations sur le terrain, protection accrue des populations civiles. Les territoires d'Irumu et de Mambasa sont désignés prioritaires. Les travaux ont porté sur l'actualisation de la cartographie des zones exposées, le partage du renseignement, l'identification des besoins logistiques et la surveillance des couloirs forestiers, avec l'Institut congolais pour la conservation de la nature associé à ce dernier point.

Le général a formulé un engagement : " Toutes les dispositions nécessaires sont prises pour rétablir rapidement et durablement la paix ". Papy Kasereka, analyste des crises et des conflits dans l'est de la RDC, a jugé l'initiative utile sur un point précis : " une meilleure coordination permet également de limiter les zones de refuge et de repli utilisées par les ADF ". Il a assorti son appréciation d'une condition : les résultats dépendront de " la mise en œuvre effective des recommandations issues de cette réunion ainsi que de l'engagement durable des autorités provinciales et des services de sécurité ".

Quatre semaines après la table ronde, les élus des zones concernées ont fait une déclaration solennelle, le 21 juillet, sur la détérioration de la sécurité à Mambasa et dans le grand nord du Nord-Kivu. Fin juillet, au moins 32 civils étaient tués en 72 heures à Njiapanda-Bela, Lukaya et Mangina, après les seize morts du 22 juillet à Mambasa et plus de 190 civils tués en six mois dans la chefferie des Babila-Babombi. Le député national de Mambasa et ancien gouverneur de l'Ituri, Abdallah Pene Mbaka, et le vice-président de la commission défense et sécurité de l'Assemblée nationale, Carly Nzanzu Kasivita, ont porté ce constat en débat public le 28 juillet, aux côtés du chercheur d'Ebuteli, sur une situation résumée par " massacres à répétition, enrôlements forcés et pillages systématiques ".

Ce qui manque

Le contenu écrit du plan régional n'est pas publié. Ni les effectifs affectés, ni le calendrier de déploiement, ni le budget ne sont connus, ce qui interdit de mesurer l'écart entre l'annonce et l'exécution.

Aucun décompte officiel des civils tués par les ADF depuis janvier 2026 n'est publié par les autorités congolaises. Les seuls bilans disponibles sont ceux d'instituts de recherche, d'organisations de la société civile et des Nations unies, avec des périmètres et des méthodes qui ne se recoupent pas.

Le nombre de combattants présents dans le Haut-Uele et le Bas-Uele n'est pas établi. Les deux provinces figurent désormais dans le dispositif de riposte sans que la menace qu'elles abritent ait été chiffrée. Le premier test du plan régional sera là : si les déplacés de Watsa et de Wamba rentrent avant la fin de l'année, la coordination aura tenu.

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