Le mot n'est pas né à Kinshasa, ni dans un ministère. Il a été forgé à Londres, en 2013, par de jeunes Congolais de la diaspora réunis au sein de la Congolese Action Youth Platform, qui en donne elle-même la définition la plus courte : " Geno-Cost/Genocost means genocide for economical gains ". L'organisation revendique cette paternité sans détour : " Le terme n'est pas né dans les bureaux de l'administration. Il est né à Londres du travail de terrain de CAYP (Congolese Action Youth Platform) en 2013 ".

Neuf ans plus tard, ce mot est entré dans le droit congolais. La loi du 26 décembre 2022 lui donne une date et un statut, à son article 28 : " Il est institué une journée nationale d'hommages aux victimes de violences sexuelles liées aux conflits et aux victimes de crimes contre la paix et la sécurité de l'humanité, célébrée le 2 août de chaque année et dénommée " Genocost ". " Le Fonds national de réparation des victimes en a repris la définition sur son site institutionnel : " Geno-cost signifie génocide pour des gains économiques ".

Entre les deux, il y a dix années de commémorations tenues sans mandat officiel, par des Congolais qui déposaient des gerbes et lisaient des noms parce que personne d'autre ne le faisait. La première commémoration à laquelle un chef de l'État congolais a pris part s'est tenue le 2 août 2023, à Kisangani. Cette année, pour la première fois, la journée est déployée dans les vingt-six provinces.

Ce que le 2 août commémore

La date n'a pas été choisie au hasard. Le rapport du Projet Mapping des Nations unies, publié le 1er octobre 2010, situe ce jour-là le basculement, à son paragraphe 308 : " En juillet 1998, craignant un coup d'état, le Président Kabila a relevé le général rwandais James Kabarebe de ses fonctions de chef d'état-major des FAC et ordonné le départ des militaires de l'APR du territoire congolais. En réaction, le 2 août 1998, des militaires tutsi se sont mutinés ". La deuxième guerre commençait.

Ce rapport reste le document le plus complet jamais établi sur ce que le pays a traversé. Ses équipes ont travaillé sur le terrain d'octobre 2008 à mai 2009, pour un texte de plus de 550 pages couvrant mars 1993 à juin 2003. Sa méthode est décrite au paragraphe 118 : " Plus d'un millier de témoins ont été interviewés par les équipes du Projet Mapping au sujet des incidents majeurs identifiés dans la chronologie. " Sur 782 cas ouverts, 563 ont pu être vérifiés et fermés, et 617 incidents ont été retenus comme confirmés.

Sa conclusion, au paragraphe 125, est le socle de tout ce qui a suivi : " En dressant l'inventaire des violations les plus graves des droits de l'homme et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la RDC entre mars 1993 et juin 2003, le rapport conclut que la grande majorité des 617 incidents recensés, s'ils faisaient l'objet d'une enquête et d'un processus judiciaire, constitue des crimes internationaux, qu'il s'agisse de crimes de guerre commis pendant les conflits armés, internes ou internationaux, ou de crimes contre l'humanité commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, ou dans de nombreux cas, qu'il s'agisse des deux. "

Le rapport pose lui-même la limite de son propre travail : la question de savoir si certains de ces faits constituent un crime de génocide, écrit-il, ne pourra être tranchée que par un tribunal compétent. Seize ans après sa publication du 1er octobre 2010, et vingt-trois ans après la fin de la période qu'il couvre, aucune juridiction, congolaise ou internationale, ne s'est prononcée sur les 617 incidents qu'il a retenus.

Ce que le Congo a bâti depuis

La loi de 2022 n'est pas un texte déclaratif. Elle crée quatre choses que le pays n'avait pas.

Elle crée d'abord un statut de victime opposable, dont l'article 4 confie la constatation au tribunal de grande instance du lieu des faits : c'est la première fois qu'une victime congolaise de ces guerres dispose d'une voie légale pour faire reconnaître ce qu'elle a subi. Elle crée ensuite un Fonds, à l'article 21 : " Il est institué un Fonds chargé d'appui à l'accès à la justice, à la réparation, à l'autonomisation et au relèvement communautaire des victimes et de leurs ayants droit. " Elle crée une Commission placée à l'article 20 sous l'autorité du président de la République et élargie aux associations de victimes. Elle crée enfin la journée.

Le financement retenu dit quelque chose de la démarche. L'article 25 en fixe la source : " Les ressources du Fonds proviennent de(s) : subventions budgétaires ; 11 % de la redevance minière versée par les titulaires du titre minier d'exploitation. " Ces 11 % sont confirmés par le décret du 15 novembre 2023, qui a redécoupé la clé de répartition de la redevance au profit du Fonds. La réparation des victimes congolaises est donc payée par les ressources minières congolaises, et non par l'aide extérieure.

Le Parlement a pris le relais. Le 17 octobre 2025, l'Assemblée nationale a adopté une recommandation solennelle reconnaissant le Génocost et demandant un mémorial national. La démarche de reconnaissance internationale, portée depuis 2013 par la diaspora, est aujourd'hui reprise par les institutions.

Ce que le rapport avait ouvert, et qui reste devant

Le Mapping ne s'était pas arrêté au constat. Son paragraphe 126 recommandait une méthode : " la mise en place d'une politique holistique de justice transitionnelle qui s'appuierait sur la création de mécanismes divers et complémentaires, judiciaires et non judiciaires s'avère cruciale ". Il énumérait quatre voies : une juridiction mixte, une nouvelle Commission vérité et réconciliation, des programmes de réparation, et des réformes de la justice et des forces de sécurité.

De ces quatre voies, la RDC en a engagé une, celle des réparations, et elle l'a fait avec un instrument qui lui appartient. Les trois autres restent ouvertes. C'est là que se jouera la suite du 2 août : le jour où un tribunal congolais ou mixte se prononcera sur les faits que ce rapport a inventoriés, la journée du souvenir aura trouvé son prolongement judiciaire.

En attendant, le pays commémore. Il le fait cette année dans ses vingt-six provinces, treize ans après les premières gerbes déposées à Londres par une poignée de jeunes gens, et avec le mot que ceux-ci ont forgé pour nommer ce qu'aucun terme existant ne disait.

The post Génocost : comment un mot forgé par de jeunes Congolais est devenu une journée nationale appeared first on BETO.



Source : https://beto.cd/genocost-mot-forge-jeunes-congolais-devenu-journee-nationale/