Martin Fayulu n'en démord pas. Malgré les critiques provoquées par sa position, le président de l'ECIDé estime que Joseph Kabila et Corneille Nangaa doivent prendre part au dialogue national envisagé par Félix Tshisekedi. Depuis Paris, l'opposant les a présentés comme des " parties prenantes " dont l'absence risquerait, selon sa logique, de réduire la portée du processus. Le 19 août, Fayulu est allé plus loin en soutenant que, si le M23 bénéficie de l'appui du Rwanda, des Congolais se trouvent également au sein de cette rébellion et qu'une solution durable suppose de traiter cette dimension interne de la crise.
La position place cependant le futur dialogue devant une contradiction majeure. Félix Tshisekedi promet des assises destinées à renforcer la cohésion nationale et doit encore en préciser les objectifs, les modalités et le calendrier. Mais Kinshasa a jusqu'ici affiché son opposition à la participation de Kabila et Nangaa.
Le premier est au cur d'un contentieux politique et judiciaire avec le pouvoir, tandis que le second dirige l'AFC, coalition politico-militaire dont le M23 constitue la principale force armée et que Kinshasa considère comme un instrument de l'agression rwandaise. Dès lors, inviter ces acteurs reviendrait, aux yeux de leurs adversaires, à leur reconnaître une place politique précisément acquise ou renforcée par la crise sécuritaire.
L'inclusivité face à la ligne rouge sécuritaire
C'est ici que se situe le dilemme. Dans un dialogue de sortie de crise, l'inclusivité ne consiste pas nécessairement à réunir uniquement les acteurs qui partagent les mêmes règles du jeu : elle peut précisément servir à ramener autour d'une table ceux dont l'affrontement empêche le retour à la stabilité. Mais cette logique se heurte à une autre exigence : éviter qu'un processus politique ne transforme la prise des armes en moyen d'obtenir une reconnaissance ou des concessions. Pour le pouvoir, l'enjeu est donc de distinguer l'adversaire politique avec lequel un compromis est possible de l'acteur considéré comme participant à une entreprise armée contre l'État.
La position défendue précédemment par le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, permet de mesurer cette frontière. Kinshasa veut que les participants au dialogue affichent un engagement clair en faveur de la République et contre ce qu'il considère comme l'agression dont le pays est victime.
Cette condition pose indirectement la question du statut de Nangaa et de Kabila. À l'inverse, les partisans d'une inclusion large considèrent qu'exclure préalablement certains protagonistes revient à réduire la capacité du dialogue à traiter les causes politiques internes de la crise. Fayulu n'est d'ailleurs pas isolé sur ce terrain : Delly Sesanga avait lui aussi plaidé en juillet pour la présence de l'AFC/M23 et de Joseph Kabila autour de la table.
Le problème dépasse ainsi les personnes de Kabila et Nangaa. Il touche à la nature même du dialogue. S'agit-il de réconcilier les forces politiques et sociales qui reconnaissent les institutions existantes, ou de négocier une sortie globale de la crise congolaise en intégrant également ceux qui contestent l'ordre politique par les armes ? Dans le premier cas, l'exclusion de certains acteurs peut être défendue au nom de la souveraineté et de la responsabilité pénale individuelle. Dans le second, leur absence risque de laisser hors de la salle une partie des protagonistes capables de peser directement sur la guerre. C'est cette ambiguïté que Félix Tshisekedi devra lever lorsqu'il précisera les contours des assises annoncées.
Dialoguer sans consacrer le fait accompli militaire
La difficulté est d'autant plus grande que le dialogue intercongolais ne se déroule pas dans un vide diplomatique. La crise de l'Est fait parallèlement l'objet de processus impliquant Kinshasa, Kigali et l'AFC/M23. Un dialogue national incluant Nangaa pourrait donc créer des chevauchements avec les négociations déjà engagées avec son mouvement, tandis que son exclusion poserait la question de la manière dont les éventuels compromis sécuritaires seraient ensuite raccordés au règlement politique interne.
Fayulu pousse cette logique jusqu'à évoquer la nécessité de prendre en compte le Rwanda dans la recherche d'une solution, précisément parce qu'il considère les dimensions congolaise et régionale du conflit comme imbriquées.
Au bout du compte, la question n'est probablement plus de savoir si le dialogue sera qualifié d'" inclusif ", mais où sera placée la frontière de cette inclusivité. Un format trop fermé exposerait Félix Tshisekedi à l'accusation d'organiser des assises entre acteurs préalablement acceptés par le pouvoir ; un format sans conditions pourrait, à l'inverse, être interprété comme une prime politique accordée à la confrontation armée.
Entre ces deux risques se trouve une troisième voie : définir en amont des conditions de participation — engagement envers l'intégrité territoriale, renoncement à la violence, statut des personnes poursuivies et articulation avec les processus de paix — applicables à tous. La réponse apportée aux cas Kabila et Nangaa constituera ainsi moins une question de casting qu'un premier test de la capacité du futur dialogue à concilier paix, justice, souveraineté et inclusivité.
Odon Bakumba
The post Dialogue national : jusqu'où peut aller l'inclusivité face aux cas Kabila et Nangaa ? appeared first on BETO.
Source : https://beto.cd/dialogue-national-jusquou-peut-aller-linclusivite-face-aux-cas-kabila-et-nangaa/
0 Commentaires