La déclaration du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, sur l'éventuelle consécration de l'anglais comme deuxième langue officielle de la RDC pourrait, à première vue, n'être qu'une réponse circonstancielle à une question sur l'apprentissage de cette langue. " Si on change la Constitution, on mettra l'anglais comme langue officielle aussi ", a déclaré le porte-parole du gouvernement congolais le 15 août 2026.
Mais, replacée dans le contexte diplomatique actuel, cette phrase prend une résonance autrement plus stratégique. Elle intervient alors que Kinshasa et Kigali s'affrontent sur les plans militaire et diplomatique autour de la guerre dans l'Est de la RDC, mais aussi sur un autre front : celui de la succession à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Cette bataille oppose notamment la fille du héros national Patrice Lumumba, Juliana Amato Lumumba, à la Rwandaise Louise Mushikiwabo, secrétaire générale sortante de l'OIF. La candidature congolaise dépasse ainsi la seule personne de Juliana Lumumba : elle met en jeu le poids démographique, culturel et linguistique de la RDC, pays qui constitue l'un des principaux réservoirs humains de la Francophonie. Face à elle, une candidate issue d'un pays qui, tout en ayant considérablement renforcé la place de l'anglais dans ses institutions, a réussi à occuper le sommet de l'OIF depuis 2019.
C'est dans ce contexte que la référence de Muyaya à l'anglais peut être interprétée comme un signal dépassant la seule question linguistique. La RDC ne dit pas qu'elle renonce au français. Elle évoque plutôt la possibilité de lui adjoindre l'anglais. Pour Kinshasa, celui-ci pourrait donc devenir une deuxième tribune de rayonnement international, permettant au pays d'élargir ses réseaux d'influence et ses partenariats sans abandonner son statut de géant francophone.
Mais le choix des mots, et surtout le moment de cette déclaration, autorisent une autre hypothèse : le message pourrait être destiné moins à Kigali qu'à Paris.
Car la France pèse historiquement dans l'espace francophone, même si elle ne dispose évidemment d'aucun droit formel de désigner le secrétaire général de l'OIF. Le prochain titulaire sera choisi par les chefs d'État et de gouvernement des États membres. Cependant, l'influence diplomatique française, son poids historique dans la construction de la Francophonie et ses réseaux africains font de Paris un acteur dont la position compte dans les équilibres qui précèdent ce choix.
Dès lors, la candidature congolaise place la France devant une équation particulièrement délicate : privilégier ses intérêts stratégiques avec Kigali ou investir dans l'atout structurel que représente Kinshasa pour la Francophonie ?
Cette équation est d'autant plus sensible que, depuis l'opération Turquoise, Paris et Kigali ont progressivement construit un partenariat qui dépasse la seule relation diplomatique. La France considère le Rwanda comme un partenaire sécuritaire important, notamment en Afrique, où les forces rwandaises sont engagées en République centrafricaine et au Mozambique.
Le Rwanda est également devenu un interlocuteur économique et stratégique pour des acteurs français sur le continent, comme TotalEnergies.
Ces intérêts militaires, sécuritaires et économiques peuvent donc peser dans la manière dont Paris appréhende son rapport avec Kigali. Le dilemme français serait alors le suivant : comment arbitrer entre un partenaire rwandais devenu stratégiquement utile et une RDC dont le poids démographique et structurel est difficilement remplaçable au sein de la Francophonie ?
C'est là que se situe le paradoxe. La question à poser à Paris ne serait donc pas seulement de savoir quel candidat lui paraît le plus compatible avec ses intérêts immédiats. Elle serait aussi de savoir quelle valeur elle accorde à la centralité congolaise dans l'avenir de la Francophonie.
Soutenir une logique qui privilégierait systématiquement les intérêts économiques liés au Rwanda au détriment du poids francophone de la RDC pourrait, à terme, s'avérer contre-productif pour l'influence française elle-même.
La déclaration de Patrick Muyaya prend alors une dimension particulière. Elle peut être comprise comme le rappel discret que l'appartenance de la RDC à la Francophonie ne constitue pas un acquis diplomatique dont les autres partenaires peuvent disposer indéfiniment.
Si Kinshasa considère que son poids n'est pas suffisamment reconnu, elle peut diversifier ses espaces linguistiques, culturels et diplomatiques. L'anglais ne serait donc pas nécessairement une arme contre le français, mais une assurance stratégique : rester un pilier de la Francophonie tout en développant une capacité de rayonnement dans le monde anglophone.
Dès lors, si Juliana Lumumba venait à ne pas être élue, Kinshasa pourrait difficilement ignorer la signification politique et symbolique d'un tel résultat, surtout si elle estimait que les intérêts liés au partenariat franco-rwandais avaient pesé davantage que les atouts exceptionnels de la RDC dans l'espace francophone.
Cela pourrait renforcer l'idée, au sein des décideurs congolais, que le pays doit cesser de dépendre d'une seule aire d'influence linguistique. Une telle évolution ne signifierait pas une sortie de la Francophonie, mais la volonté de ne plus faire du français l'unique vecteur de la projection internationale de la RDC.
Pour la France, l'enjeu serait alors considérable : celui de voir la RDC, non pas quitter la Francophonie, mais développer progressivement d'autres relais d'influence et d'autres partenariats.
Et si l'anglais venait à être consacré comme deuxième langue officielle, il pourrait précisément constituer cette deuxième tribune de rayonnement permettant à Kinshasa de dialoguer plus directement avec les espaces anglophones, notamment sur un continent où ceux-ci prennent une importance croissante.
Ainsi, derrière une déclaration qui pourrait sembler anodine se dessine une question géopolitique plus profonde : la France choisira-t-elle de privilégier les avantages immédiats de son partenariat avec le Rwanda, au risque de sous-estimer l'atout structurel que représente la RDC dans la Francophonie ?
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