" Déployées sur environ une année. " La formule figure dans l'annonce faite mercredi à Kinshasa par le Bureau central de recensement, rapportée par l'ACP : le deuxième Recensement général de la population et de l'habitat créerait " près de 160 000 emplois directs ", déployés sur environ un an.

Le calendrier officiel du recensement dit autre chose. Un agent recenseur congolais ne travaillera pas un an. Il travaillera quelques semaines.

Ce que le calendrier dit vraiment

L'année en question n'est pas la durée d'un contrat, c'est la durée d'une séquence, et cette séquence comporte deux opérations distinctes, séparées par sept mois de vide.

La première est la cartographie censitaire, qui commence à la mi-septembre et doit être bouclée fin décembre 2026. Trois mois et demi de terrain, pour un peu plus de 11 000 opérateurs cartographes chargés de vérifier sur place les limites des 130 735 aires de dénombrement tracées au laboratoire.

La seconde est le dénombrement lui-même, fixé à juillet 2027. C'est là que se joue le gros du recrutement, entre 150 000 et 200 000 personnes selon les documents. Un dénombrement ne dure pas des mois : en Côte d'Ivoire, en 2021, l'opération a couru sur 37 jours, du 8 novembre au 14 décembre, pour 28 millions d'habitants.

Entre les deux, de janvier à juin 2027, il ne se passe rien sur le terrain.

L'année de déploiement est donc réelle du point de vue de l'État. Elle ne l'est pour aucun agent pris individuellement. Un cartographe travaille trois mois et demi. Un agent recenseur travaille cinq à six semaines, formation comprise. Ce sont deux vacations, pas un emploi.

Ce que le Code du travail impose

Le droit congolais du travail est la loi n° 015/2002 du 16 octobre 2002. Trois de ses articles s'appliquent directement à ce que l'État s'apprête à faire.

L'article 40 définit le contrat à durée déterminée : il est conclu " soit pour un temps déterminé, soit pour un ouvrage déterminé, soit pour le remplacement d'un travailleur temporairement indisponible ". Une opération de recensement entre sans difficulté dans la deuxième catégorie. Le même article ajoute une règle que peu connaissent : l'engagement au jour le jour devient un contrat à durée indéterminée après vingt-deux journées de travail sur une période de deux mois.

L'article 41 pose la limite décisive. Le contrat à durée déterminée " ne peut excéder deux ans ". Et surtout : " Aucun travailleur ne peut conclure avec le même employeur plus de deux contrats à durée déterminée ni renouveler plus d'une fois un contrat. " Toute violation vaut " de plein droit l'exécution d'un contrat de travail à durée indéterminée ".

L'article 42 complète : un travailleur engagé pour un emploi permanent doit l'être en contrat à durée indéterminée.

Le point que personne n'a soulevé

Suivons un candidat ordinaire. Il postule à la cartographie, il est retenu, il travaille de septembre à décembre 2026. Premier contrat à durée déterminée.

Le Bureau central de recensement a tout intérêt à le reprendre pour le dénombrement de juillet 2027 : il connaît le terrain, il maîtrise la tablette, il a été formé. Deuxième contrat à durée déterminée avec le même employeur.

Le compteur de l'article 41 est alors épuisé. Un troisième engagement, pour l'enquête post-censitaire qui suit tout recensement, ou pour la phase de traitement des données, ferait basculer la relation en contrat à durée indéterminée de plein droit.

Sur 160 000 personnes, la question n'est pas théorique. Elle n'a fait l'objet d'aucune communication publique, et la qualification juridique retenue par le Bureau central de recensement pour ces engagements, contrat à durée déterminée, prestation de services ou vacation administrative, n'est pas connue.

Le bailleur, lui, a écrit le risque

La Banque mondiale, qui doit apporter 100 millions de dollars au recensement congolais, a classé la question parmi les risques sociaux substantiels de son projet. Sa fiche d'instruction vise nommément " les conditions de travail et d'emploi d'une importante main-d'œuvre temporaire opérant dans un environnement isolé et insécurisé ", et exige la mise en place de procédures solides de gestion de cette main-d'œuvre.

Le document est public et daté d'avril 2026. Il sera examiné par le conseil d'administration de la Banque le 9 octobre.

Ce que l'on sait des conditions d'engagement

Peu de choses, et rien sur l'argent.

Les critères d'éligibilité ont été énoncés en juillet par Caritas RDC, qui a servi de relais pour le dépôt physique des candidatures dans les 145 territoires : avoir entre 18 et 55 ans, être Congolais, résider dans le milieu de recrutement, justifier d'un niveau bac plus trois et de connaissances numériques de base. La formation, elle, est entièrement gratuite pour le candidat.

Le niveau exigé mérite qu'on s'y arrête. Bac plus trois pour une vacation de quelques semaines, dans un pays où l'emploi des diplômés est le premier motif de départ vers l'étranger : le recensement va absorber, le temps d'un été, une part notable des jeunes diplômés disponibles.

Ce qui n'est publié nulle part, en revanche, c'est la rémunération. Ni celle des opérateurs cartographes déployés cette semaine, ni celle des agents recenseurs de juillet 2027. Aucun montant, aucune grille, aucune indemnité de terrain. C'est la donnée manquante la plus importante du dossier, parce que c'est la seule qui permettrait de dire ce que ces 160 000 emplois valent réellement.

Une paie qui laissera une trace

Un élément technique change la donne pour la suite, et il vient des partenaires du recensement.

Le Fonds des Nations unies pour la population indique que l'ensemble des opérations du RGPH-2 est dématérialisé, " y compris le paiement des salaires du personnel de terrain ". Le recensement congolais a donc construit son dispositif de paie autour d'un système numérique.

Cela ne garantit pas que les gens seront payés. Cela garantit que l'on pourra vérifier s'ils l'ont été. Dans un pays où les agents de l'administration urbaine de Kinshasa ont fait grève en avril 2026 après treize mois d'impayés, et où le directeur de cabinet du président de la Commission électorale reconnaissait en octobre 2024 que le budget 2023 de son institution n'avait pas été entièrement décaissé, la traçabilité n'est pas un détail.

Aucun retard de paiement n'a été signalé à ce jour dans le cadre du recensement. La phase de terrain commence à peine.

Ce qu'il faut retenir

Les 160 000 emplois annoncés existeront probablement. Ce sont des vacations de quelques semaines, pas des postes, et l'annonce ne le dit pas.

Un candidat qui enchaînerait cartographie puis dénombrement aurait épuisé, au sens de l'article 41 du Code du travail, les deux contrats à durée déterminée que la loi lui accorde avec le même employeur.

Et la seule question qui compte pour ces 160 000 personnes, celle de leur rémunération, n'a reçu aucune réponse publique.

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