Le but de Tuanzebe a ouvert la porte du Mondial. Mais avant cette 100e minute à Guadalajara, il y a eu des mois d'organisation, de décisions, de mobilisation et d'encadrement. Des joueurs, un staff, une fédération sous normalisation, un ministère, une Présidence, des anciens, une diaspora et un peuple entier ont fini par converger vers le même objectif : faire revenir les Léopards sur la scène mondiale, 52 ans après 1974.
Un soir de retour, 52 ans après
Le soir du 5 avril 2026, à la Cité de l'Union africaine, les Léopards ne sont plus seulement des joueurs qualifiés pour une Coupe du monde. Ils sont devenus les visages d'un retour que le pays attendait depuis plus d'un demi-siècle.
Autour d'eux, il y a les officiels, le staff, les membres de l'encadrement, les anciens, les familles, les regards fatigués d'une campagne longue et les sourires encore incrédules. Quelques jours plus tôt, à Guadalajara, la RDC a battu la Jamaïque en barrage intercontinental grâce à un but d'Axel Tuanzebe en prolongation. La qualification est acquise. Le pays a recommencé à prononcer le mot 'Mondial' au présent. Reuters a rapporté que cette victoire 1-0 envoyait la RDC à sa première Coupe du monde depuis 1974, dans le groupe K avec le Portugal, la Colombie et l'Ouzbékistan.
Mais à Kinshasa, ce soir-là, le récit dépasse le score. Le Président Félix Tshisekedi reçoit les Léopards, accompagné de la Première Dame Denise Nyakeru. La Présidence indique que le Chef de l'État remercie les joueurs, le staff technique et l'encadrement, et que des véhicules 4×4 ainsi qu'une maison sont remis à l'ensemble de la délégation. Le moment est protocolaire, mais l'atmosphère est celle d'un soulagement national : ce que plusieurs générations n'avaient pas réussi à voir est enfin arrivé.
Dans son allocution, le Président ne s'adresse pas seulement aux joueurs. Il cite le ministre des Sports, Didier Budimbu, dont il dit qu'il entre 'dans l'histoire' avec cette qualification. Il rend aussi hommage à Belinda Luntadila, présidente du Comité de normalisation de la FECOFA, en soulignant la portée symbolique d'une femme à la tête de la fédération au moment où les Léopards retrouvent la Coupe du monde.
La scène résume le fond de cet épisode : le retour des Léopards n'est pas l'histoire d'un seul homme. Il n'est pas seulement l'histoire d'un sélectionneur, ni seulement celle d'un buteur, ni seulement celle d'un capitaine. Il est le produit d'une chaîne. Une chaîne parfois invisible, souvent critiquée, mais qui, cette fois, a tenu assez longtemps pour accompagner l'équipe jusqu'au bout.
La continuité, première brique du retour
Avant Guadalajara, il y avait eu Rabat. Avant Rabat, il y avait eu les éliminatoires. Avant les éliminatoires, il y avait eu une décision essentielle : installer un cycle, ne pas tout recommencer à chaque secousse, donner au groupe une direction. Après la CAN 2023, où la RDC a terminé quatrième, la FECOFA a prolongé Sébastien Desabre jusqu'en mai 2029, une décision présentée par la CAF comme un choix de continuité dans la perspective d'un retour au Mondial depuis 1974.
Cette continuité technique a compté. Mais elle n'aurait rien produit sans un vestiaire capable de répondre. Dans les barrages, les Léopards ont gagné trois fois dans la douleur : contre le Cameroun, Chancel Mbemba a marqué en toute fin de match ; contre le Nigeria, la RDC s'est imposée aux tirs au but après un nul 1-1 ; contre la Jamaïque, Axel Tuanzebe a trouvé l'ouverture à la 100e minute. Ces trois matchs ont donné à la qualification son épaisseur dramatique. Ils ont aussi prouvé que cette équipe avait appris à ne pas se briser quand le match lui échappait.
Après la victoire contre la Jamaïque, Desabre lui-même a refusé de ramener l'exploit à une lecture individuelle. Selon Radio Okapi, qui cite une revue de presse kinoise, le sélectionneur a parlé d'un 'travail collectif' et dit sa fierté pour ses joueurs et son staff, en associant également le soutien du gouvernement et des supporters à cette réussite.
Ce qui manquait n'était pas le talent
C'est peut-être là que se trouve la vraie rupture.
Pendant des années, les Léopards ont souvent eu du talent. Ils ont souvent eu des individualités. Ils ont parfois eu des générations capables de faire vibrer le pays. Ce qui a manqué, c'est la continuité autour du talent : l'organisation, l'encadrement, la stabilité, la capacité à éviter que les détails hors terrain ne viennent casser l'élan sportif.
Dans le football africain, ces détails ne sont jamais secondaires. Une sélection se joue aussi dans les convocations, les primes, les voyages, les hôtels, les soins, les documents administratifs, les relations avec les clubs, les stages, les terrains d'entraînement, les séances vidéo, les décisions de dernière minute. Le public voit le but. Il ne voit pas toujours le chantier qui rend le but possible.
Le ministère et la coordination invisible
Le ministère des Sports a voulu occuper cette zone de coordination. Dès le mois de février, avant le barrage intercontinental, Didier Budimbu avait réuni à Kinshasa d'anciens ministres des Sports et d'anciens dirigeants sportifs dans une 'nuit des pionniers', présentée comme une mobilisation des énergies autour de la qualification. Digital Congo rapportait alors que l'objectif était de créer une forme d'osmose nationale avant le match décisif prévu au Mexique.
Cette initiative dit quelque chose de la nature du moment. La qualification n'était pas seulement un dossier sportif laissé aux joueurs. Elle était devenue une cause nationale, un rendez-vous où l'on convoquait aussi les anciens, les dirigeants passés, les mémoires du football congolais. Comme si le pays voulait faire comprendre aux Léopards qu'ils ne partaient pas seuls.
Au retour de l'équipe à Kinshasa, le ministre Budimbu a d'ailleurs insisté sur cette dimension collective. À l'ACP, il a déclaré que la victoire appartenait à tous les Congolais et qu'elle traduisait les efforts de différents acteurs du sport congolais. Il a aussi promis l'accompagnement du gouvernement pour les échéances suivantes de la sélection nationale.
Payer, encadrer, rassurer
Cet accompagnement a ensuite été résumé par une phrase présidentielle devenue centrale dans le récit institutionnel du retour. Devant les joueurs, Félix Tshisekedi a dit à Chancel Mbemba et à ses coéquipiers qu'ils avaient l'obligation de faire bonne figure, en ajoutant qu'il n'y avait plus de problème d'encadrement, que les Léopards étaient payés et que l'État veillait sur tout.
Dans le langage d'une équipe nationale, cette phrase a un poids. Elle répond à une vieille crainte du football congolais : celle des campagnes perturbées par des problèmes d'organisation, de primes, de préparation ou de confiance entre les joueurs et les dirigeants. Le Président a voulu envoyer un message clair : cette fois, les joueurs doivent se concentrer sur le terrain.
L'ACP a aussi rapporté que l'encadrement financier des Léopards pour le Mondial était pris en charge par le gouvernement et ses partenaires. À quelques jours du tournoi, Opinion Info a indiqué, en citant une intervention du ministre Budimbu sur Top Congo FM, que les primes liées à la qualification, aux matchs amicaux de préparation et à la phase de groupes avaient été versées.
Ces éléments ne marquent pas de buts. Mais ils peuvent enlever du bruit autour du vestiaire.
Et dans une campagne de Coupe du monde, enlever du bruit, c'est déjà aider une équipe.
Une fédération debout, une chaîne qui tient
La FECOFA, elle, a joué son rôle dans l'architecture sportive et administrative. Après la qualification pour la finale du barrage intercontinental, la fédération écrivait que le Comité de normalisation dirigé par Belinda Luntadila croyait aux chances des Léopards de retrouver la Coupe du monde, 52 ans après 1974. Quelques jours après la qualification finale, la FIFA a adressé ses félicitations à Belinda Luntadila ; le courrier cité par Foot Africa souligne que la réussite congolaise reflétait des efforts collectifs et une détermination partagée par les acteurs impliqués.
Là encore, le mot important est 'collectif'.
Parce qu'une fédération ne peut pas revendiquer seule la qualification. Un ministère non plus. Une Présidence non plus. Un sélectionneur non plus. Les joueurs non plus, même s'ils sont ceux qui ont porté l'effort décisif sur le terrain. Le retour des Léopards tient justement au fait que plusieurs lignes se sont croisées au bon moment : la décision technique, l'encadrement public, l'administration fédérale, la mobilisation des anciens, la discipline du groupe, le soutien populaire et la puissance émotionnelle de la diaspora.
Cette chaîne ne doit pas être idéalisée. Elle a sans doute connu des tensions, des imperfections, des lenteurs, des angles morts. Aucun grand projet sportif africain ne se construit dans une pureté administrative totale. Mais ce qui compte, dans cette séquence, c'est que la chaîne n'a pas rompu avant le moment décisif.
La preuve par les dernières minutes
Sur le terrain, cette solidité s'est vue dans les dernières minutes.
Contre le Cameroun, les Léopards auraient pu se préparer mentalement à la prolongation. Ils ont continué à pousser. Corner de Brian Cipenga, apparition de Chancel Mbemba au second poteau, but. Contre le Nigeria, ils auraient pu s'effondrer après avoir encaissé dès les premières minutes. Ils sont revenus, ont tenu, puis ont gagné aux tirs au but. Contre la Jamaïque, ils auraient pu perdre patience après les occasions manquées et un but refusé. Ils ont attendu la prolongation. Puis Tuanzebe a surgi.
Ces trois moments racontent une équipe. Mais ils racontent aussi un environnement qui, pour une fois, a permis à l'équipe de rester dans son sujet : jouer, souffrir, tenir, recommencer.
Quand le peuple reprend l'histoire
À Kinshasa, au retour des Léopards, la foule a donné à cette qualification sa traduction populaire. L'ACP a décrit des supporters habillés aux couleurs nationales, des drapeaux, des acclamations, des pas de danse et une mobilisation massive autour de l'équipe. Africanews a aussi rapporté que le trajet entre l'aéroport et le centre-ville avait pris plusieurs heures, tant la foule était dense autour du bus des joueurs.
La liesse avait une fonction : elle disait aux joueurs que l'histoire ne leur appartenait déjà plus seulement. Elle appartenait au pays.
À qui appartient ce retour ?
C'est pourquoi cet épisode ne doit pas être écrit comme une fiche technique ni comme un hommage isolé. Il doit être raconté comme une scène à plusieurs niveaux. Au premier plan, il y a les joueurs : Tuanzebe, Mbemba, Fayulu, Wissa, Bakambu, Meschack Elia et les autres. Juste derrière, il y a le staff. Autour, il y a la FECOFA, le ministère, la Présidence, les anciens, les supporters, la diaspora. Et au-dessus de tout cela, il y a une attente de 52 ans.
Le vrai sujet n'est donc pas : qui doit recevoir le mérite ?
Le vrai sujet est : comment une nation de football a-t-elle réussi, enfin, à aligner assez de forces pour rouvrir la porte du Mondial ?
La réponse n'est pas simple. Elle n'est pas parfaite. Mais elle tient en une phrase : les Léopards sont revenus parce que le terrain et l'encadrement ont fini par marcher dans la même direction.
Le chantier d'après
La suite dira si cet alignement peut durer.
Car le risque, après une qualification historique, est de célébrer les héros et d'oublier le chantier. Or c'est le chantier qui permettra à la RDC de ne pas attendre encore 52 ans. Le Mondial 2026 doit donc être lu comme une joie, mais aussi comme une méthode à consolider : continuité technique, encadrement clair, fédération stable, accompagnement gouvernemental, gestion transparente, mobilisation populaire et exigence sportive.
À Guadalajara, Tuanzebe a marqué le but qui a ouvert le Mondial.
Mais ce but avait été préparé bien avant : dans les bureaux, les vestiaires, les avions, les réunions, les entraînements, les décisions politiques, les arbitrages fédéraux, les discussions avec les joueurs, les prières des supporters et la patience d'un peuple.
C'est cela, le chantier invisible du retour.
Les déclarations qui structurent l'épisode
- Félix Tshisekedi, Président de la République â Il a insisté sur la nécessité pour les Léopards de faire bonne figure au Mondial et a affirmé que l'encadrement ne devait plus être un problème pour l'équipe.
- Didier Budimbu, ministre des Sports â Au retour des Léopards, il a refusé une lecture personnelle de la victoire, en affirmant que le succès appartenait à tous les Congolais et résultait des efforts de plusieurs acteurs du sport national.
- Sébastien Desabre, sélectionneur â Après la qualification, il a mis en avant le travail des joueurs, du staff, le soutien du gouvernement et l'appui des supporters, selon la revue de presse rapportée par Radio Okapi.
- FIFA / FECOFA â La FIFA a félicité la présidente du CONOR-FECOFA, Belinda Luntadila Nzuzi, et a souligné le caractère collectif de la réussite congolaise.
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