HOUSTON (Texas), récit. Mercredi 17 juin 2026. NRG Stadium. La République démocratique du Congo joue son premier match de Coupe du monde depuis 1974. Dans la tribune, un homme de trente ans, costume cintré, broche léopard en argent à la boutonnière, suit le match avec la concentration de qui regarde l'aboutissement d'un travail long de huit mois. Quand Yoane Wissa pousse le ballon dans le but portugais et égalise pour la RDC, à la soixante-douzième minute, il ne crie pas tout de suite. Il fait défiler son téléphone et envoie un message à un joueur qu'il connaît bien. Coup de sifflet final, un partout. Quelques minutes plus tard, il prend en FaceTime le gardien Lionel Mpasi. Il s'appelle Alvin Mak. C'est lui qui a habillé les vingt-six Léopards et le staff technique pour ce match.
Quand la sélection congolaise a atterri à Houston dix jours plus tôt, les images de l'arrivée ont fait le tour des réseaux sociaux en quelques heures. Vingt-six hommes en costume noir cintré, broche argentée en forme de léopard sur le revers gauche, panneau imprimé fauve incrusté dans la veste, sac en forme d'étoile à la main. Pas de logo de maison de luxe en bandoulière. Pas de polo de sponsor. Le tout sortait d'une marque congolaise basée à Paris : JMakxParis. Cinquante-cinq pièces, conçues en huit mois par une équipe de trois personnes à Paris, exécutées en grande partie par des artisans au Congo, présentées à un Mondial qu'on n'attendait plus.
L'histoire derrière ces costumes, racontée pour la première fois en profondeur par le magazine Vogue sous la plume d'Anna Cafolla le 18 juin, vaut la peine d'être lue à Kinshasa autant qu'à Paris. Elle dit, à sa manière, ce que le retour des Léopards au Mondial commence à produire : un récit congolais en première personne, qui réécrit l'image du pays par autre chose que la guerre.
Le costume Moniama, sa charpente, son geste
Le costume porté par les Léopards à leur arrivée à Houston s'appelle Moniama. Mak l'a conçu en crêpe de soie. Coupe croisée à un seul bouton, épaules fortement tombantes, taille délicatement sculptée. Le col travaille un trompe-l'œil que le designer a fait sa signature. Un panneau de velours imprimé léopard est incrusté sur le buste. Pour compléter la tenue, un sac en forme d'étoile à cinq branches, conçu à partir de nattes tissées à la main par des artisans africains. Le sac, explique Mak à Vogue, doit représenter " les ambitions de grandeur du Congo au Mondial ". C'est une géométrie qui sort tout droit du langage textile traditionnel, recomposée en objet contemporain.
Le motif léopard n'est pas un choix décoratif. " Le léopard est l'animal emblématique et totem du Congo ", dit Mak. " À travers les institutions, les groupes ethniques et de nombreux villages, il symbolise le pouvoir, la résilience, l'esprit de combat, la bravoure et l'honneur. " L'animal est sur le maillot de la sélection nationale depuis des décennies, dans les chants de supporters, dans les sculptures rituelles. Il est désormais sur la doublure et sur les broches argentées des hommes qui portent ces sculptures jusqu'à un terrain de Coupe du monde.
La deuxième matrice culturelle assumée par Mak est La Sape. La Société des ambianceurs et des personnes élégantes, mouvement vestimentaire né entre Brazzaville et Kinshasa au cours du XXe siècle, popularisé à l'international par Papa Wemba, a fourni à des générations de Congolais une grammaire d'élégance qui mêle coupe impeccable, palette vive et théâtralité maîtrisée. " La Sape reflète un état d'esprit d'ambition et d'expression de soi, qui m'a fortement inspiré et que je voulais transmettre ", explique Mak. Le travail sur les Léopards en est la traduction athlétique. Une génération d'attaquants et de défenseurs en costume sapeur. Houston en a été le premier théâtre.
L'enfant de Kinshasa parti à onze ans, qui n'a jamais cessé d'y revenir
Alvin Mak est né à Kinshasa. Il a quitté la République démocratique du Congo pour Paris à onze ans. La précision a son importance. À onze ans, on emporte un pays dans la peau, dans l'oreille, dans les odeurs, dans les couleurs vues à la fenêtre d'une voiture qui traverse une avenue de Gombe. On l'emporte sans pouvoir y revenir tous les ans. Mak n'a pas fait d'école de mode. Il s'est formé seul, à coups de tutoriels YouTube, pendant qu'il travaillait dans la vente pour des marques de luxe et des marques contemporaines à Paris. Sa maison JMakxParis existe depuis bientôt dix ans. Son atelier est aujourd'hui dans le 1er arrondissement de Paris, à quelques rues du Louvre.
La première rencontre avec la sélection congolaise a eu lieu pour la Coupe d'Afrique des nations 2025. Mak avait alors conçu une chemise imprimée léopard avec épaules tressées, qui avait déjà attiré l'œil. Pour la Coupe du monde 2026, il a directement approché le ministère congolais des Sports, dirigé par Didier Budimbu, avec une proposition de garde-robe complète. La validation a déclenché un processus de huit mois fait d'essayages, de retouches, de discussions tactiques avec les joueurs et le staff. Le résultat, vingt-six costumes de joueurs, vingt-neuf costumes pour le staff technique et administratif, est sorti des ateliers parisiens et congolais à temps pour l'embarquement à destination de Houston.
Mak insiste, dans son entretien à Vogue, sur la part congolaise de la production. " Mon souhait était de changer l'image et la perception de mon pays à travers mon art, de montrer et de promouvoir la culture congolaise, le savoir-faire artisanal, et aussi de contribuer à la création d'emplois au Congo. " Quatre-vingts pour cent environ de la production artisanale de sa marque se fait au Congo. La maison espère, dans les mois qui viennent, étendre son équipe parisienne tout en gardant cette répartition.
La carrière de footballeur qu'une blessure a arrêtée
Le geste de Mak en tribune à Houston n'est pas anodin. Le designer raconte à Vogue qu'il a longtemps rêvé de devenir footballeur professionnel. Une blessure a fermé cette voie. " Le football est toujours resté une partie de ma vie ", dit-il. " À travers ce projet, j'ai l'impression de vivre une partie de ce rêve. " La séquence Houston tient à cette double mécanique. Un enfant de Kinshasa, parti à onze ans pour Paris, autodidacte du tailoring, ancien aspirant footballeur, retrouve à Houston les vingt-six hommes qui réalisent le rêve sportif que sa blessure a interrompu. Et il l'a fait en leur donnant à porter ses propres dessins.
Cent commandes en quatre jours, vingt mille messages
L'image virale a produit son effet économique. Quatre jours après la publication des photos d'arrivée, Mak avait ouvert la vente du costume Moniama et du sac assorti sur le site de la marque. Il a déjà reçu plus de cent commandes, selon ce qu'il a confié à Vogue le 18 juin. Le designer rapporte recevoir " des messages, des e-mails et des appels de partout, depuis l'Australie, les États-Unis, le Brésil, l'Afrique, l'Europe ". Le mot qu'il emploie est " mondialisation " de l'intérêt pour son travail. Le pluriel des continents fait écho au sac étoile à cinq branches. Ce qui s'est passé en tribune à Houston commence aussi à se passer en e-commerce.
Le designer évoque déjà la suite immédiate. Après Houston, il s'est rendu à Los Angeles pour discuter d'une autre opportunité née du succès viral. Sa maison se prépare à son premier défilé pendant la Fashion Week de Paris en janvier 2027. " Ce sera mon tout premier défilé, dit-il à Vogue. Et nous voulons qu'il soit vraiment mémorable. " Des clubs et des fédérations nationales l'ont déjà approché pour des collaborations équivalentes à celle conduite avec la Fédération congolaise de football.
La République démocratique du Congo ne reconnaît pas la double nationalité. Mak vit avec cette contrainte juridique depuis qu'il est devenu adulte à Paris. Il en a fait, sans le dire frontalement, une matière de travail. " Je veux montrer notre vision, notre savoir-faire, La Sape, le léopard, et notre esprit ", déclare-t-il. La phrase est ambiguë. Le notre renvoie à un Congolais qui se reconnaît congolais en tout point. Mais Mak vit, travaille et produit à Paris. La double appartenance non reconnue par la loi est, dans sa pratique vestimentaire, déjà reconnue par le geste. Le défilé Paris Fashion Week en janvier 2027 sera la prochaine étape officielle de cette double identité.
Cette question dépasse le cas individuel. Les vingt-six Mondialistes de Sébastien Desabre comprennent eux-mêmes quatorze joueurs nés hors de la République démocratique du Congo, dont sept ont fait le choix actif de porter le maillot rouge contre celui de leur pays de naissance. Habiller la sélection par un designer congolais qui a quitté le pays à onze ans, c'est, dans le même mouvement, valider l'idée que la nationalité congolaise se vit aussi à Paris, à Bruxelles, à Manchester, à Hammersmith ou à Anvers. Le costume Moniama est, en cela, plus qu'un vêtement.
Ce que les costumes disent au Congo
Mak place sa démarche dans une intention politique simple. " Ces dernières années, quand les gens parlent du Congo, ils se concentrent souvent sur la guerre, la violence, ou des maladies comme Ebola, confie-t-il à Vogue. Ces réalités existent, mais elles ne définissent pas notre culture. " La phrase est ce qu'elle est. Elle dit ce que beaucoup d'artistes, de musiciens, de cinéastes et de couturiers congolais répètent depuis des années. La nouveauté est qu'elle a, en juin 2026, un véhicule planétaire à hauteur de Coupe du monde. Les images des Léopards en Moniama n'ont pas circulé dans un cercle de connaisseurs. Elles ont circulé dans Vogue, sur les pages sport mondiales, sur les réseaux sociaux de millions d'utilisateurs qui n'avaient pas regardé le Congo depuis longtemps.
Pour qu'un récit national change, il faut un fait, un nom, une image. Pour la première fois depuis 1974, ce fait est sportif. Le nom est Moniama. L'image est celle d'hommes en costume noir cintré qui descendent d'un avion à Houston. À l'arrivée, le 17 juin, Yoane Wissa a marqué le premier but congolais en Coupe du monde. À côté de lui, dans la tribune, l'homme qui avait dessiné son costume regardait le ballon entrer dans le but. Le récit congolais que Mak voulait écrire venait de gagner une page.
Le prochain match des Léopards est prévu le lundi 22 juin à Zapopan, au Mexique, face à l'Ouzbékistan. Le troisième et dernier match de poule oppose la RDC à la Colombie le samedi 27 juin à Atlanta. Pour Mak, comme pour la sélection, la séquence sportive n'est pas terminée. Pour la maison JMakxParis, elle ne fait que commencer. Les commandes affluent. Le défilé de janvier 2027 approche. Une équipe parisienne va s'élargir. Et la production artisanale au Congo, qui était hier confidentielle, s'apprête à recevoir une demande qui change d'échelle.
Il reste à savoir ce que les institutions congolaises feront de cette ouverture. Le ministère des Sports a accompagné le projet. Le ministère du Tourisme, qui a multiplié ces dernières semaines les annonces autour du Mondial, dispose là d'un véhicule rare. Le Centre congolais de promotion artisanale, longtemps sous-doté, pourrait y trouver une vitrine. La diaspora congolaise de Paris, de Bruxelles, de Montréal, de Londres et de Johannesburg, qui s'est reconnue dans les costumes de Houston, attend probablement de pouvoir continuer à le faire dans la durée. La question, désormais, n'est plus celle de la première sensation. Elle est celle du suivi.
Alvin Mak doit reprendre l'avion ce week-end pour rentrer à Paris. Il y retrouvera son atelier du 1er arrondissement, ses cent commandes, son équipe de trois personnes en cours d'agrandissement, et son carnet d'idées pour un défilé que personne ne connaissait il y a un mois. Entre-temps, à des milliers de kilomètres, vingt-six hommes en maillot rouge auront joué encore un, peut-être deux, peut-être trois matchs de Coupe du monde. Les costumes resteront ce qu'ils ont été en arrivant à Houston : un acte d'écriture.
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