Ils sont sortis de cinq jours de travaux avec une demande et une promesse. Au terme de la session extraordinaire de la Conférence des présidents des assemblées provinciales, close le 10 juillet 2026 à Kinshasa, le vice-premier ministre de l'Intérieur, Jacquemain Shabani, a assuré aux présidents des vingt-six organes délibérants du pays que leurs résolutions recevraient une attention particulière du gouvernement. En retour, ces derniers se sont engagés à respecter la volonté du chef de l'État, qui prône la stabilité des institutions. Au cur de leurs revendications, une formule qui résume à elle seule le malaise de la décentralisation congolaise, la prise en charge des députés provinciaux.
Derrière ces trois mots, il y a d'abord une masse. Les assemblées provinciales de la RDC comptent 780 députés, un corps que leur porte-parole, le président de l'assemblée du Kongo-Central Papy Mantezolo, décrit comme plus nombreux que l'Assemblée nationale et le Sénat réunis. Et ce corps affirme être le laissé-pour-compte de la République. En avril, le collectif des députés provinciaux dénonçait neuf à dix mois d'arriérés d'émoluments accumulés depuis 2024. " Il est regrettable de constater que, parmi l'ensemble des institutions, les députés provinciaux sont aujourd'hui les seuls à être négligés alors que les autres perçoivent régulièrement leurs émoluments ", déplorait le secrétaire du collectif, Marcel Zuambe. La prise en charge réclamée à la Conférence englobe cet apurement, mais aussi l'intégration des agents administratifs des assemblées comme fonctionnaires de l'État, la construction de sièges pour des institutions qui, dix ans après le découpage territorial, n'ont toujours pas de murs, et le renforcement des capacités des élus.
Combien coûte réellement cet appareil, la question reste opaque. Le montant mensuel des émoluments d'un député provincial n'est pas rendu public, et aucune source officielle ne le chiffre. À titre de comparaison, les émoluments des seuls députés nationaux, eux-mêmes contestés, ont été estimés entre cinq mille et plus de neuf mille dollars par mois selon les années et les interlocuteurs. Les provinciaux sont calés en dessous, mais l'absence de transparence nourrit le soupçon autant que la revendication. Ce que l'on sait, c'est qu'une institution de 780 élus, plus leurs assistants et leur personnel, pèse sur un budget national déjà exsangue, sans que le contribuable puisse en mesurer le rendement.
Car pendant que les élus réclament leur dû, la raison même de leur existence reste lettre morte. La Constitution de 2006 avait promis une décentralisation ambitieuse. Son article 175 fixe à 40 pour cent, retenus à la source, la part des recettes à caractère national qui revient aux provinces. Son article 181 crée une Caisse nationale de péréquation, alimentée par 10 pour cent de ces recettes, pour financer l'investissement et réduire les écarts entre provinces. Vingt ans plus tard, ni l'un ni l'autre ne fonctionne comme prévu. La rétrocession des 40 pour cent est versée au compte-gouttes, dénoncent de longue date les élus et la société civile. Quant à la péréquation, le ministre des Finances Doudou Fwamba a annoncé au Sénat, en mai, une enveloppe de vingt millions de dollars pour l'opérationnaliser enfin, reconnaissant que l'État central retient provisoirement une partie des ressources avant d'en transférer les charges. Autrement dit, l'outil censé arroser les provinces les plus pauvres commence tout juste à être amorcé, deux décennies après avoir été inscrit dans la loi fondamentale.
À la faiblesse des moyens s'ajoute l'instabilité. Les institutions provinciales vivent au rythme des crises entre assemblées et gouverneurs, des motions de défiance et des pétitions qui se succèdent. Fin 2025, réunissant les exécutifs et les bureaux des assemblées des vingt-six provinces, Jacquemain Shabani avait demandé aux élus d'adopter une résolution suspendant les motions pendant la guerre à l'Est. " Le gouvernement de la République ne saurait dorénavant laisser les provinces sombrer dans un cycle d'ingouvernabilité sans fin ", avait-il justifié, brandissant les prérogatives extrêmes que la Constitution confie au pouvoir central dans ses articles 197 et 198. La mesure, présentée comme un remède à l'instabilité, revenait à geler le contrôle que les assemblées sont censées exercer sur les gouverneurs. L'institut de recherche Ebuteli, dans une note sur les vingt ans de la Constitution, documente précisément ce phénomène, un contrôle parlementaire quasi paralysé et des interventions répétées du pouvoir central dans la vie provinciale. Les accusations de motions monnayées, elles, circulent depuis des années dans le débat public congolais, sans avoir été établies par une enquête publique.
C'est dans ce contexte que la Conférence des présidents a pris un tour politique. À l'ouverture, le président du Sénat, Jean-Michel Sama Lukonde, avait relié les travaux à la guerre à l'Est, à l'épidémie d'Ebola et au vote de la loi organisant le référendum, formant le vu que les assises débouchent sur " un engagement ferme à faire de la décentralisation une réalité vécue par tous ". Mais la même semaine révélait la tension de fond. Papy Mantezolo se plaignait de recevoir " chaque semaine, au moins, un message officiel du ministre de l'Intérieur ", alors que la Constitution " reconnaît l'autonomie de gestion et administrative des provinces ". D'un côté, des élus qui revendiquent leur indépendance et leurs émoluments. De l'autre, un pouvoir central qui tient les cordons de la bourse et multiplie les injonctions, au nom de la stabilité.
Le paradoxe est là, entier. Les assemblées provinciales demandent à l'État central de prendre en charge l'autonomie que la Constitution leur a pourtant reconnue, pendant que ce même État retient les 40 pour cent qui devaient la financer. La promesse de 2006 était de rapprocher le pouvoir et l'argent des territoires. Vingt ans après, la décentralisation congolaise se résume trop souvent à une question de paie, celle de 780 élus qui réclament leurs mois d'arriérés, dans des provinces où manquent les routes, les écoles et l'eau. Tant que les 40 pour cent resteront un principe et non une pratique, la prise en charge des députés ne fera que déplacer le problème, sans jamais le résoudre.
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