Un mouvement qui change de nature. C'est le fil rouge du dernier rapport du Groupe d'experts des Nations unies sur la RDC, transmis au Conseil de sécurité le 1er juillet. L'AFC/M23 n'y apparaît plus seulement comme une milice appuyée par le Rwanda, mais comme une entité politico-militaire structurée, forte d'environ 30 000 combattants, l'une des plus importantes de l'est du pays. Surtout, les experts décrivent un mouvement en train de se réorganiser autour d'un nom qui pèse dans l'histoire congolaise : celui de Joseph Kabila.
Le premier constat du rapport porte sur la chaîne de commandement. Loin de l'image d'une rébellion autonome, les experts documentent un pilotage rwandais. Le général Nyirabutama serait directement impliqué dans les opérations à l'est de la RDC et gérerait les canaux de communication avec l'AFC/M23. James Kabarebe, figure de l'appareil sécuritaire rwandais, assurerait la liaison principale, garantissant la coordination avec la direction du mouvement, lors de réunions fréquentes à Gisenyi. Autrement dit, le M23 se commande, pour partie, depuis le Rwanda.
Le second constat est politique. Selon le rapport, un remaniement de l'AFC/M23 se préparait, jusque dans son identité. " Un remaniement complet de la direction et de la structure de l'AFC/M23 était imminent, y compris un changement de nom du mouvement ", écrivent les experts. Au cur de cette recomposition, un homme : " M. Kabila était pressenti pour occuper une position de premier plan. " La plateforme de l'ancien chef de l'État, " Sauvons la RDC ", est décrite comme une caution politique documentée du mouvement.
Rembobinons pour mesurer la manuvre. Depuis fin 2024, l'offensive du M23, appuyée par l'armée rwandaise, a bouleversé la carte de l'est de la RDC. Mais une force armée soutenue par un voisin souffre d'un handicap de légitimité. Lui adjoindre une figure congolaise de premier plan, ancien président de surcroît, change la donne narrative. Le mouvement peut alors se présenter comme une réponse congolaise à un problème congolais, et non comme le bras d'un pays étranger.
C'est précisément la lecture des experts : cette " congolisation " semble destinée à occulter le rôle du Rwanda. En plaçant Kabila et son discours au premier plan, l'AFC/M23 déplace le débat du terrain de l'agression extérieure vers celui de la contestation intérieure. Le commanditaire s'efface derrière le visage local.
Cette évolution ne relève pas que de la communication. Le rapport situe le mouvement dans une trajectoire de transformation, de la coalition rebelle vers une force politique dotée d'ambitions constitutionnelles. Sur le terrain, l'AFC/M23 administre déjà les territoires qu'il contrôle, y prélève des taxes et y impose sa loi, une emprise que de précédents travaux ont documentée. La restructuration autour de Kabila viendrait couronner cette mue : donner un projet et un visage à une emprise jusqu'ici surtout militaire.
Les implications pour la paix sont lourdes. Les processus de Washington et de Doha reposent sur une équation simple : le retrait du Rwanda et le cantonnement de l'AFC/M23. Or, à Doha, le mouvement a refusé le retrait et le cantonnement, bloquant le processus. Si le M23 se " congolise " autour de Kabila, la négociation se complique encore : Kinshasa se retrouverait à discuter avec une façade congolaise, pendant que la main de Kigali resterait dans l'ombre. La médiation perdrait sa cible.
Le rapport de l'ONU agit ici comme un révélateur. Il nomme la chaîne de commandement, il nomme la stratégie, et il nomme l'homme pressenti pour l'incarner. En désignant Kabila, les experts pointent moins un coupable qu'un procédé : la façon dont une guerre pilotée de l'extérieur cherche, aujourd'hui, à se faire passer pour une affaire intérieure.
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