Elles sont la deuxième religion revendiquée du pays, elles brassent chaque dimanche les dîmes de millions de fidèles, et personne, à Kinshasa, ne sait exactement combien elles sont ni ce qu'elles encaissent. Les Églises de réveil ont bâti en trente ans une puissance que l'État n'a jamais su cadastrer. En 2026, cette puissance est sortie du temple : elle marche désormais pour la révision de la Constitution.

Une puissance sans cadastre

L'histoire tient en une génération. Le mouvement néo-charismatique arrive des États-Unis dans les années 1990, dans un Congo en décomposition, où l'État ne soigne plus, ne paie plus, ne protège plus. Il prospère sur ce vide. En 1997, quatorze pasteurs fondent l'Église du Réveil du Congo, une structure faîtière destinée à représenter la nébuleuse. En 2015, elle revendiquait six mille neuf cents églises membres, et ce chiffre ne dit que ce qui est affilié : la prolifération est telle que le dénombrement exact reste hors de portée, entre les temples de béton, les hangars de tôle et les salons transformés en lieux de culte.

Cette masse fait le poids politique. Deuxième religion du pays derrière le catholicisme, le réveil pèse par le nombre de ses fidèles, par son maillage des quartiers, et par une parole hebdomadaire qui touche des millions de personnes sans passer par les médias. Aucun régime, depuis vingt ans, n'a pu ignorer cet auditoire, et tous ont cherché, à leur manière, à s'en assurer les faveurs.

Le paradoxe congolais est là : cette force est immense et juridiquement floue. Le pays ne dispose pas d'un droit ecclésiastique codifié, et aucun texte ne définit précisément le statut des Églises ni ne règle leurs rapports avec l'État. Elles fonctionnent sous le régime des associations sans but lucratif, avec obligation de déposer des statuts, d'identifier leurs dirigeants et d'exposer leur doctrine. Sur le papier, c'est un cadre. Dans les faits, la loi sur la prolifération des associations confessionnelles souffre depuis des années de l'absence de mesures d'application, ce que les juristes congolais répètent sans effet.

L'argent qui ne se compte pas

Le nerf de cet empire est la dîme, ce dixième du revenu que le fidèle verse chaque mois, complété par les offrandes des veillées et des campagnes. La collecte s'est modernisée : le mobile money a fait entrer les offrandes dans le téléphone, avec un succès particulier dans les Églises de réveil, où le paiement à distance a survécu à la pandémie qui l'avait imposé. Une économie de masse, en petites coupures, sans guichet ni bilan public.

Cet argent circule dans un angle mort fiscal. Les Églises ne bénéficient d'aucun régime spécial explicitement prévu par le Code général des impôts, mais elles sont traitées comme exonérées, en vertu de leur statut associatif ou par simple tolérance administrative. Le flou profite à tout le monde, sauf au Trésor. Il ouvre la porte à des interprétations variables selon les juridictions fiscales, et facilite, dans certains cas, des activités commerciales habillées en œuvres cultuelles, avec un manque à gagner pour les finances publiques que nul n'a jamais chiffré.

Aucune obligation de publier des comptes, aucune consolidation, aucun contrôle systématique : l'empire du réveil est la seule institution congolaise de cette taille dont le bilan n'existe nulle part. Les temples s'agrandissent, les paroisses essaiment, les véhicules et les studios suivent, et la question de savoir qui possède quoi, au nom de qui, reste sans réponse publique. Ce n'est pas une accusation, c'est une lacune : le droit congolais n'a jamais demandé ces comptes.

Le permis de culte, ou l'État qui copie le vice

L'État a bien tenté de reprendre la main, et il l'a fait de la pire manière. Une circulaire du 20 juillet 2024 a instauré un " permis de culte ", présenté comme un instrument d'assainissement. Le dispositif a rapidement dérivé. Les frais, fixés au départ à vingt-cinq dollars, ont parfois dépassé la centaine de dollars par pasteur, sans base légale autorisant cette perception, et sans traçabilité des sommes collectées.

L'ironie est cruelle. Pour discipliner des institutions dont les fonds ne sont pas retracés, l'administration a créé un péage dont les fonds ne sont pas retracés non plus. Le remède reproduisait la maladie. Le procédé a été dénoncé comme une entrave arbitraire à une liberté fondamentale, puisqu'il confondait la reconnaissance administrative d'une association et l'exercice du culte lui-même, deux choses que la Constitution ne place pas sur le même plan.

Le fond du problème reste entier. Un contrôle légitime de l'argent des Églises supposerait une loi, des comptes certifiés et une administration fiscale capable de distinguer l'offrande du chiffre d'affaires. À la place, le pays a eu une circulaire, des reçus sans registre et une polémique. Après quoi la question des fonds non retracés est retournée là d'où elle venait : nulle part.

Le jour où l'empire est entré en politique

Puis vint la Constitution, et l'empire a choisi son camp. Face à l'opposition des prélats catholiques à une révision constitutionnelle qui ouvrirait la voie à un troisième mandat, le président Félix Tshisekedi s'est appuyé sur les Églises de réveil pour rétablir l'équilibre spirituel du débat. Le signal le plus net est venu en février 2026, quand la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, représentante personnelle du président, a assisté à la cérémonie d'investiture du nouveau président de l'Église du Réveil, Ejiba Yamapia. Le pouvoir n'a pas envoyé un observateur, il a envoyé sa cheffe de gouvernement.

La suite s'est vue dans la rue. Des pasteurs membres de l'institution, favorables à la révision de la Constitution du 18 février 2006, ont annoncé une marche citoyenne le 5 juin pour soutenir l'initiative. Une Église qui organise un cortège en faveur d'un texte politique ne prêche plus, elle milite. Et elle mobilise un réseau que ni un parti ni un syndicat ne possèdent dans ce pays.

L'unanimité, pourtant, n'existe pas. La position officielle masque une fracture profonde, portée par des figures respectées du mouvement. Le pasteur Moïse Mbiye a qualifié les partisans du changement de " camp des lépreux ", leur reprochant de sacrifier l'œuvre de Dieu sur l'autel de la politique. L'éviction de Sony Kafuta, qui présidait l'institution depuis 2019, a nourri des accusations d'ingérence du politique dans la vie interne de l'Église, et un débat sur la régularité statutaire de son remplacement. Ces reproches viennent de l'intérieur du réveil, pas de ses adversaires.

Voilà l'équation congolaise dans sa forme la plus nue. D'un côté, un pouvoir spirituel considérable, sans comptes publics ni cadre légal solide, qui a besoin de la bienveillance de l'État. De l'autre, un pouvoir politique qui a besoin de la voix des temples pour gagner une bataille constitutionnelle. Deux institutions qui se tiennent par ce qu'elles se doivent. Aucune des deux, dans cette configuration, n'a intérêt à ce que l'on ouvre les livres.

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