À Kinshasa, on soigne au coin de la rue. Une table, un parasol, quelques plaquettes alignées, et le comprimé se vend à l'unité, moins cher qu'en officine, parfois à crédit. Le remède est à portée de main, mais nul ne sait ce qu'il contient. Derrière cette accessibilité se cache l'un des marchés les plus meurtriers du continent, celui du médicament de qualité inférieure ou falsifié, un fléau que les chiffres disponibles suffisent à mesurer, même quand l'État peine à le compter.

Le point de départ est un constat que les pharmaciens congolais répètent sans être entendus. En République démocratique du Congo, la vente de médicaments échappe très largement à tout contrôle. Selon le Conseil provincial de l'ordre des pharmaciens, quatre-vingts pour cent de l'exercice pharmaceutique dans le pays est illégal. À Kinshasa seule, on dénombre plusieurs milliers d'officines hors la loi, de cinq mille à près de sept mille selon les estimations, des points de vente que la profession qualifie sans détour de " boutique de la mort qui fonctionne en toute irrégularité et impunité ". La formule dit tout : le danger n'est pas caché, il est banalisé.

Une pharmacie à chaque coin de rue

La rue a ses codes et son vocabulaire. À Kinshasa, on parle de " bana manganga " pour désigner à la fois les vendeurs ambulants et la pratique de la vente de médicaments à la sauvette. Leur force commerciale tient en trois arguments imbattables pour une population sans assurance ni épargne : c'est moins cher, c'est accessible à crédit, et cela se vend en petites quantités, un ou deux comprimés à la fois, quand le malade n'a pas de quoi payer une plaquette entière. Face à une officine agréée trop coûteuse ou trop lointaine, le trottoir gagne.

Le problème n'est pas seulement la vente sauvage, c'est ce qui circule dans ce circuit. Beaucoup de ces points de vente écoulent des médicaments périmés, mal conservés sous le soleil, ou interdits par les autorités. Sans chaîne du froid, sans traçabilité, sans conseil, un antibiotique se dégrade, un antipaludique perd son principe actif, et le patient avale une gélule qui ne soigne pas, quand elle n'empoisonne pas. La frontière entre le médicament sous-dosé, le médicament périmé et le médicament franchement falsifié se brouille dans un même étal.

Cette réalité congolaise s'inscrit dans une géographie plus large du trafic. L'Organisation mondiale des douanes a relevé que les saisies de produits pharmaceutiques les plus importantes avaient eu lieu en République démocratique du Congo et au Togo, deux plaques tournantes d'un commerce qui irrigue tout le continent. Le pays n'est pas un cas isolé, il est un carrefour.

Ce que tuent les faux remèdes

Les ordres de grandeur donnent la mesure du drame. Dès 2017, l'Organisation mondiale de la santé estimait qu'un médicament sur dix en circulation dans les pays à faible revenu était de qualité inférieure ou falsifié, et que quarante-deux pour cent des cas signalés dans le monde provenaient d'Afrique. Le continent concentre le problème autant qu'il en meurt.

Le bilan humain, lui, se compte par centaines de milliers. En 2023, l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime estimait que les produits médicaux trafiqués tuaient près de cinq cent mille personnes chaque année en Afrique subsaharienne. Deux familles de médicaments concentrent l'essentiel des morts. Les antipaludiques falsifiés ou sous-dosés seraient responsables de jusqu'à deux cent soixante-sept mille décès par an, un chiffre terrible dans une région où le paludisme frappe déjà en masse. Les antibiotiques de mauvaise qualité, utilisés contre les pneumonies, seraient liés à la mort de jusqu'à cent soixante-neuf mille enfants chaque année. Le faux médicament tue d'abord les plus vulnérables, les fiévreux et les nourrissons.

La logique est implacable. Un antipaludique sous-dosé fait tomber la fièvre sans éliminer le parasite : le malade se croit guéri, rechute, et transmet parfois une souche devenue résistante au vrai traitement. Le faux remède ne se contente pas de laisser mourir celui qui l'avale, il fabrique aussi les résistances qui affaibliront les traitements de demain. Dans les pays du Sahel voisins, les études situent la part des médicaments falsifiés ou sous-standard entre dix-neuf et cinquante pour cent du marché, une fourchette qui donne le vertige quand on la rapporte à des millions de malades.

La filière et ses complicités

Comprendre ce marché, c'est suivre une chaîne d'approvisionnement fragile. L'Afrique subsaharienne importe l'écrasante majorité de ses médicaments, de soixante-dix à quatre-vingt-dix pour cent selon les estimations, pour une facture qui avoisinait quatorze milliards de dollars en 2019. Cette dépendance ouvre la porte à des circuits parallèles, où des lots détournés, mal contrôlés ou contrefaits se glissent entre les importations légales et le trottoir, à la faveur de frontières poreuses et de contrôles rares.

Le maillon congolais de cette chaîne prospère sur une défaillance de l'État. L'ordre des pharmaciens pointe la responsabilité des autorités locales, et le Conseil national a mis en cause le comportement de certains bourgmestres, dont la tolérance, quand ce n'est pas la complaisance, laisse fleurir les officines clandestines. Le cadre existe pourtant : un arrêté ministériel de septembre 2015 règlemente le commerce des produits pharmaceutiques. Mais un texte sans contrôle reste lettre morte, et l'impunité dénoncée par les pharmaciens vaut autorisation de fait.

À cette carence administrative répond une carence sociale, qui est le vrai carburant du marché. Si les Congolais se soignent dans la rue, c'est d'abord parce que le médicament sûr est trop cher et l'officine agréée trop rare. Tant que l'accès aux soins légaux restera un luxe, la demande de remèdes bon marché nourrira l'offre clandestine, et aucune saisie ne tarira une source qui jaillit de la pauvreté elle-même.

L'assainissement, une promesse fragile

Les autorités ne sont pas restées inertes. En mai 2024, l'Autorité congolaise de réglementation pharmaceutique a engagé une opération d'assainissement, avec la fermeture provisoire de onze dépôts pharmaceutiques et le retrait de quatre molécules du marché. À Kinshasa, le ministère provincial de la santé a édicté en novembre 2024 une nouvelle règlementation sur l'ouverture des officines, assortie d'un moratoire laissé aux établissements non conformes pour se mettre en règle. Sur le papier, la reprise en main est engagée.

Reste l'échelle du chantier. Fermer onze dépôts quand la profession estime que quatre-vingts pour cent de l'exercice est illégal, c'est vider la mer à la cuillère. Chaque officine close peut rouvrir sous un autre nom, chaque molécule retirée trouve un substitut sur un autre étal, et la table du vendeur de rue, elle, ne demande aucune autorisation. La règlementation ne manque pas, c'est son application qui fait défaut, faute d'inspecteurs, de moyens et d'une volonté politique constante.

Le faux médicament n'est donc pas un accident du marché, c'est un système, entretenu par la pauvreté des patients, la porosité des importations et la faiblesse du contrôle. Tant que se soigner correctement coûtera plus cher que jouer sa vie sur un comprimé de la rue, les boutiques de la mort resteront ouvertes, et leur facture continuera de se régler en vies humaines, souvent celles d'enfants.

The post Faux médicaments en RDC : les pharmacies de la rue qui tuent appeared first on BETO.



Source : https://beto.cd/faux-medicaments-rdc-pharmacies-rue/