Depuis deux ans, le franc congolais fait tout ce qu'on attend d'une monnaie sérieuse. Il a cessé de chuter, il a même repris du terrain sur le dollar, l'inflation qu'il alimentait a été divisée par cinq, et la banque centrale, rassurée, baisse ses taux les uns après les autres. Un seul détail contredit ce redressement : les Congolais continuent de garder leur argent en dollars. À la fin de 2025, quatre-vingt-sept pour cent des dépôts bancaires du pays étaient libellés en devises étrangères. La monnaie va mieux, la confiance, elle, n'est pas revenue.

La monnaie que l'on croyait condamnée

Le redressement se lit d'abord dans le taux de change. En 2014, un dollar s'échangeait autour de neuf cent vingt francs congolais. Dix ans plus tard, à la fin de 2024, il en fallait environ deux mille huit cents, une monnaie qui avait perdu les deux tiers de sa valeur en une décennie. Puis la courbe s'est inversée. En février 2026, la Banque centrale du Congo affichait un taux indicatif autour de deux mille deux cent quarante-cinq francs pour un dollar, et le marché parallèle tournait autour de deux mille trois cents. Sur deux ans, le franc a regagné près d'un cinquième de sa valeur, un mouvement que ce pays n'avait plus connu depuis longtemps.

L'effet sur les prix a été spectaculaire. L'inflation, qui atteignait vingt-trois virgule huit pour cent en 2023, est tombée à onze virgule sept pour cent en 2024, puis à deux virgule vingt-sept pour cent à la fin de décembre 2025. À la fin de mars 2026, elle se tenait à deux virgule deux pour cent en glissement annuel, contre dix virgule un un an plus tôt. La Banque mondiale attribue cette désinflation à l'appréciation du franc, aidée par la baisse des prix des carburants et des céréales importées, et par une politique monétaire tenue serrée. Pour une population qui mesure la vie chère au prix du sac de farine, c'est un répit rare.

Les autres voyants confirment l'embellie. Les réserves internationales ont grimpé de plus d'un milliard sept cents millions de dollars sur l'année pour atteindre sept milliards huit cent quatre-vingt-six millions à la fin de 2025, de quoi couvrir trois mois d'importations de biens et de services, un matelas que la RDC n'a pas toujours eu. Assez rassurée pour desserrer l'étau, la banque centrale a ramené son taux directeur de vingt-cinq pour cent à dix-sept et demi en octobre 2025, puis à quinze en janvier 2026, " pour faciliter le financement de l'économie nationale ", avant de le fixer à treize et demi en avril. Tout, dans les chiffres, dit une monnaie convalescente.

Le dollar règne quand même

Et pourtant, dans les banques, le franc reste un invité. À la clôture de décembre 2025, sur quinze milliards sept cents millions de dollars de dépôts bancaires, quatorze milliards seize millions étaient libellés en devises, soit quatre-vingt-sept virgule un huit pour cent du total. La monnaie nationale se contentait de douze virgule quatre-vingt-deux pour cent, en progression, mais depuis un plancher : sa part est passée d'environ dix pour cent à douze virgule quatre en une année. Le franc grignote, il ne conquiert pas.

Le crédit est encore plus verrouillé. Le Fonds monétaire international relevait qu'en 2024 la dollarisation atteignait quatre-vingt-douze pour cent des dépôts et quatre-vingt-dix-sept pour cent des prêts. Autrement dit, presque tout l'argent prêté dans le pays l'est dans une monnaie que la banque centrale congolaise n'imprime pas. Le nouveau gouverneur de la Banque centrale, André Wameso, en fonction depuis le 4 août 2025, a lui-même rappelé que plus de quatre-vingts pour cent des transactions se règlent en devises étrangères. Le loyer, l'école, la voiture, le contrat : tout ce qui compte se compte en dollars.

Cette économie à deux monnaies est aussi une économie à deux vitesses. Les dépôts bancaires sont concentrés à soixante-cinq virgule deux pour cent à Kinshasa, selon la banque centrale, et les crédits bruts s'élevaient à dix milliards deux cents millions de dollars à la fin de 2025. Le système financier congolais est donc, pour l'essentiel, un système en dollars, logé dans la capitale, dans lequel le franc sert surtout aux petites transactions du quotidien et à payer les salaires de l'État.

Pourquoi personne n'y croit

La raison de cette défiance tient en une phrase : la confiance est un stock, pas un flux. Deux bonnes années ne compensent pas trois décennies de mémoire monétaire. Ceux qui décident aujourd'hui où placer leur épargne ont vu le zaïre mourir, puis le franc perdre les deux tiers de sa valeur entre 2014 et 2024. Garder ses économies en francs, dans ce pays, a longtemps signifié les regarder fondre. Le dollar n'est pas un snobisme, c'est une assurance, et le Congolais qui l'achète ne parie pas contre son pays, il se protège d'une expérience vécue.

Le prix de cette prudence est politique. Une banque centrale dont l'économie fonctionne à quatre-vingt-dix pour cent en devises perd l'essentiel de ses leviers. Ramener le taux directeur de vingt-cinq à treize et demi pour cent ne transmet presque rien à un crédit libellé à quatre-vingt-dix-sept pour cent en dollars : la BCC pilote un moteur débranché. Elle peut assécher ou irriguer la liquidité en francs, mais cette liquidité ne pèse qu'un huitième des dépôts. Sa politique monétaire agit sur la portion congrue de son économie.

La dollarisation coûte aussi en souveraineté fiscale et en stabilité. Elle rend le pays dépendant de la circulation physique des billets verts, expose les banques au risque de change de leurs clients, et transfère à la Réserve fédérale américaine, qui n'a jamais entendu parler de Kinshasa, une part du pilotage des conditions financières congolaises. Un État qui ne maîtrise pas sa monnaie ne maîtrise pas tout à fait son économie.

La reconquête, à petits pas

Les autorités monétaires ont pris la mesure du problème. Dès août 2025, quelques semaines après son arrivée, André Wameso dévoilait un plan destiné à favoriser " la préférence du franc congolais dans les transactions financières " au sein de l'économie nationale. En avril 2026, la banque centrale a instauré l'exclusivité de l'importation physique des billets en devises étrangères, une manière de reprendre la main sur le circuit du dollar, tout comme elle cherche à discipliner les cambistes du change manuel, ces bureaux de rue qui font le vrai cours de la monnaie.

Les résultats existent, mais ils sont modestes. La part du franc dans les dépôts a gagné deux points en une année, ce qui, au rythme actuel, laisse plusieurs décennies avant l'équilibre. Et la trajectoire du taux de change s'est déjà retournée : au 5 mars 2026, le franc affichait une dépréciation de quatre virgule trente-neuf pour cent sur un an, et une semaine de février lui avait coûté trois virgule trente et un pour cent. La convalescence n'est pas la guérison, et chaque secousse rappelle aux épargnants pourquoi ils tiennent à leurs dollars.

Le franc congolais est donc dans une situation étrange : sain sur le papier, boudé dans les faits. Sa stabilisation est réelle, elle est même l'une des rares bonnes nouvelles macroéconomiques du pays. Mais une monnaie ne se décrète pas, elle se croit. Tant que la mémoire de l'érosion pèsera plus lourd que deux années de sagesse, les Congolais continueront de vivre en francs et d'épargner en dollars, et la banque centrale continuera de manœuvrer une économie qui, pour l'essentiel, lui échappe.

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