Le 5 août, IQAir classait Portland grande ville la plus polluée du monde, à 159 sur l'échelle américaine, sous les fumées des incendies de l'est de l'Oregon et du centre de l'État de Washington. Kinshasa, qui occupe d'ordinaire le haut de ce classement quotidien, se retrouvait derrière. Le classement compare pourtant des villes qui n'ont pas les mêmes instruments : au 14 août, l'indice de Kinshasa reposait sur quatre stations, alimentées par trois contributeurs, dont un anonyme.
Les valeurs, elles, sont connues. La moyenne annuelle de particules fines PM2,5 relevée à Kinshasa en 2025 s'établit à 50,2 microgrammes par mètre cube, soit dix fois la valeur guide annuelle de l'Organisation mondiale de la santé, fixée à 5. Le 24 mai 2026, la ville était classée troisième grande ville la plus polluée du monde, avec un indice de 160. Le 14 août à 13 heures, le relevé instantané s'établissait à 34,5 microgrammes par mètre cube, soit 6,9 fois cette même valeur guide annuelle : un point dans la journée, pas une moyenne.
8 511 morts prématurées par an à Kinshasa
Ce que ces microgrammes font aux Kinois a été chiffré, et par des chercheurs congolais. Une étude publiée en décembre 2024 dans la revue Atmosphere, conduite sous la direction du professeur Jean Marie Kayembe Ntumba avec Mélanie Ngutuka Kinzunga et Daniel Westervelt, a appliqué à Kinshasa le logiciel AirQ+ de l'Organisation mondiale de la santé, à partir d'une concentration annuelle moyenne de 43,5 microgrammes par mètre cube en 2019.
Le résultat tient en un nombre : 8 511 morts prématurées par an, toutes causes confondues, attribuables aux particules fines, soit un taux de 236,03 pour 100 000 habitants.
Le détail par pathologie dit où la pollution frappe. Les particules fines sont responsables de 30,72 % des infections respiratoires aiguës basses, de 26,55 % des bronchopneumopathies chroniques obstructives et de 24,32 % des cancers du poumon. Chez les adultes de 30 ans et plus, elles pèsent pour 25,64 % de la mortalité toutes causes. Rapportées à la population, les infections respiratoires aiguës basses tuent 20,22 personnes pour 100 000, les bronchopneumopathies 14,87, les cancers du poumon 3,32.
L'étude chiffre aussi ce que cet air coûte en durée de vie. Mesuré à l'aune de ce que serait un air conforme à la valeur guide de 5 microgrammes fixée par l'OMS, l'écart représente 4,7 ans d'espérance de vie perdus pour un habitant de Kinshasa. C'est autant que la ville récupérerait si elle atteignait ce niveau. Sur le chemin, chaque baisse de 10 % du niveau actuel de PM2,5 éviterait 1 093 décès.
Près de trois ans, à l'échelle du pays
La RDC porte la plus forte pollution aux particules fines d'Afrique, et la sixième du monde. Un habitant y perd en moyenne près de trois ans d'espérance de vie, pour des niveaux proches de sept fois les valeurs guides de l'OMS. Ces estimations sont celles de l'Energy Policy Institute de l'Université de Chicago, qui publie l'indice de qualité de vie fondé sur la pollution atmosphérique.
Le financement se compte autrement. Le pays a reçu 3,7 millions de dollars par an de financements internationaux au développement consacrés à la qualité de l'air, selon le rapport State of Global Air Quality Funding 2023 que cite l'Institut. Celui-ci rapproche ce montant d'un programme de taille comparable lancé récemment dans le Dakota du Nord, un État américain sept fois moins pollué et cent trente-sept fois moins peuplé que la RDC.
Dix capteurs, et un réseau récent
Avant ce réseau, aucune donnée de qualité de l'air en temps réel n'était aisément accessible au public à Kinshasa, selon l'Energy Policy Institute.
Le réseau qui a comblé ce vide s'appelle KINAQ, pour Kinshasa Air Quality. Il est porté par WASARU, une organisation congolaise, avec le groupe de Dan Westervelt à l'Université Columbia et le soutien du fonds Air Quality d'EPIC. Dix capteurs à bas coût ont été déployés à travers la ville, à Limete Industriel, à Masiala Kimpe, à BelAir et à Kimwenza notamment. C'est, selon ses promoteurs, le seul réseau de mesure des PM2,5 en temps réel, ouvert et à bas coût du pays.
" Nous avons déployé un réseau de dix capteurs de qualité de l'air à travers la ville de Kinshasa, engagé des discussions avec des partenaires gouvernementaux et lancé des campagnes de sensibilisation auprès d'écoliers et de la communauté ", déclare Paulson Kasereka Isevulambire, fondateur de WASARU.
Le ministère dit ce qui lui manque pour écrire une norme
L'administration congolaise attend ces mesures pour légiférer. Olivier Mazianda, représentant de la Direction de l'assainissement et de la santé au ministère de l'Environnement et du Développement durable, l'expose sans détour : " Pour élaborer des normes et des stratégies de qualité de l'air, le ministère de l'Environnement et du Développement durable, à travers la Direction de l'assainissement et de la santé, a besoin de données précises, d'informations et de preuves scientifiques telles que celles produites par le projet Kinshasa Air Quality et l'ONG WASARU. "
La direction travaille à une réforme sectorielle, avec la révision de la Politique nationale d'assainissement et de la Stratégie nationale d'assainissement sur leurs volets liquide et solide. Le volet qualité de l'air n'y figure pas encore : le représentant du ministère indique espérer que l'apport du projet permette de l'y intégrer, et de renforcer le cadre normatif, légal et statutaire sur lequel la direction travaille.
Pour la professeure Antoinette Tshefu, de l'École de santé publique de Kinshasa et de la faculté de médecine de l'Université de Kinshasa, le compte y est : " Ce projet aidera grandement les décideurs à commencer quelque part, s'agissant du suivi de la pollution de l'air en RDC. "
Christa Hasenkopf, directrice du programme Clean Air d'EPIC, dit : " Que l'une des plus grandes villes d'Afrique, et celle qui porte la plus lourde charge de pollution atmosphérique de toutes les grandes villes africaines, n'ait disposé d'aucune donnée de qualité de l'air en temps réel aisément accessible au public, est sidérant. "
C'est sur ces capteurs que s'appuient, en partie, les classements internationaux qui citent Kinshasa. La fiche d'IQAir relevée le 14 août recense quatre stations et trois contributeurs pour la ville : Kittt, KINAQ, et un contributeur anonyme. La station la plus chargée ce jour-là était KINAQ Masiala, à 128 sur l'échelle américaine, la moins chargée Route de Matadi, à 96.
Ce qui brûle
Les causes qu'IQAir énumérait pour Kinshasa le 24 mai sont domestiques avant d'être industrielles : la circulation automobile dense et la congestion routière, la combustion de charbon de bois et de biomasse pour la cuisson des ménages, les émissions commerciales et industrielles, la croissance urbaine et la densité de population, des vents faibles qui laissent la pollution s'accumuler près du sol, et la perte des espaces verts.
À l'échelle du pays, IQAir relevait en août 2025 plus de 140 000 foyers d'incendie détectés en RDC pendant les saisons de brûlis, liés à l'agriculture sur brûlis, à la production de charbon de bois et aux feux de résidus de récolte.
Les fumées de l'Oregon sont un épisode, et le classement quotidien changera avec le vent. La moyenne de Kinshasa, elle, se mesure sur douze mois, et quatre stations la mesurent.
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